Violences judiciaires
Quand la justice réprime le politique
Description
Un gilet jaune arrêté un samedi après-midi. Un militant écologiste cueilli chez lui à l'aube. Un syndicaliste convoqué au tribunal pour une banderole. Dans son cabinet parisien, l'avocat Raphaël Kempf voit défiler depuis des années les mêmes dossiers, avec une régularité qui a fini par l'intriguer. Pas des criminels, pas des délinquants d'habitude : des gens qui manifestaient, qui occupaient une place, qui dénonçaient quelque chose. Et contre eux, à chaque fois, la même machine — garde à vue, comparution immédiate, chefs d'accusation flous taillés sur mesure.
De cette répétition, Kempf a tiré un livre, Violences judiciaires. Sa thèse tient en une phrase simple et dérangeante : le droit pénal, qu'on présente comme le bouclier du citoyen, fonctionne aussi comme une arme entre les mains du pouvoir. Pas par dérive accidentelle, pas par bavure isolée — par conception. Des pans entiers du code pénal, nés souvent au XIXe siècle pour mater les ouvriers et les républicains, dorment dans les textes et se réveillent dès qu'un mouvement social devient gênant.
On a l'habitude de penser la justice comme un tiers impartial, au-dessus de la mêlée, qui tranche entre des particuliers. Kempf, qui plaide de l'intérieur, propose de regarder autrement : et si une partie de l'appareil judiciaire servait d'abord à discipliner ceux qui contestent l'ordre établi ? L'idée n'a rien d'une provocation gratuite. Elle s'appuie sur des textes, des dates, des procédures précises — et sur ce que l'avocat observe, audience après audience.
La question que l’on se pose : Et si l'institution censée protéger le citoyen servait aussi, discrètement, à réprimer celui qui conteste le pouvoir — et par quels rouages concrets ?Ce que l’on va voir : Le regard d'un avocat qui a vu la même machine judiciaire se refermer, encore et encore, sur ceux qui manifestent.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un avocat face à des procédures qui se répètent
Raphaël Kempf est avocat pénaliste au barreau de Paris. Il défend depuis des années des militants, des manifestants, des gens interpellés dans le cadre de mouvements sociaux — gilets jaunes, écologistes, opposants à la loi travail, zadistes. Ce n'est pas un théoricien du droit retranché dans une faculté. C'est un praticien qui plaide, qui passe ses nuits au commissariat pendant les gardes à vue, qui connaît l'odeur des couloirs du tribunal correctionnel un lundi matin. Et c'est de cette position, au ras des dossiers, que son constat prend corps.
Ce qui l'a frappé, raconte-t-il, c'est la répétition. Pas un cas, pas une affaire spectaculaire, mais un motif qui revient. Les mêmes chefs d'accusation reviennent d'un dossier à l'autre : outrage, rébellion, participation à un groupement en vue de commettre des violences, organisation de manifestation non déclarée. Des qualifications souvent vagues, qui permettent d'arrêter large et de trier ensuite. Un manifestant peut se retrouver poursuivi pour avoir simplement été présent au mauvais endroit, dans le mauvais attroupement.
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02 Chapitre 2 — Le droit pénal comme instrument de maintien de l'ordre
Le cœur du livre est une proposition qui heurte l'évidence. On apprend à l'école que le droit pénal existe pour protéger les faibles : il sanctionne le voleur, le violent, celui qui porte atteinte à autrui. Kempf ne nie pas cette fonction. Mais il soutient qu'elle en masque une autre, plus politique et moins avouable : le droit pénal est aussi un instrument de gouvernement, un moyen pour l'État de maintenir l'ordre face à ceux qui le contestent.
Pour l'étayer, il revient aux origines. Le code pénal moderne français se construit pour l'essentiel au tournant du XIXe siècle, dans une société profondément inquiète des classes populaires. L'enjeu, pour les élites de l'époque, n'est pas seulement de punir les crimes : c'est de tenir la rue, d'empêcher les rassemblements, de criminaliser la coalition ouvrière avant même qu'elle ne devienne grève. Le délit d'attroupement, par exemple, permet de disperser et de poursuivre une foule sans avoir à prouver que chacun a commis quoi que ce soit. L'appartenance suffit.
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03 Chapitre 3 — Garde à vue, comparution immédiate : la fabrique du coupable
La répression politique, chez Kempf, ne passe pas d'abord par de grands procès retentissants. Elle passe par des procédures banales, techniques, invisibles pour qui n'y a jamais été confronté. Et ces procédures, examinées de près, ont une efficacité redoutable. La garde à vue, par exemple. Un manifestant interpellé peut être retenu plusieurs heures, parfois jusqu'à vingt-quatre ou quarante-huit, menotté, fouillé, privé de sommeil, coupé de ses proches. Même quand l'affaire se solde par un classement sans suite, la privation de liberté, elle, a bien eu lieu.
C'est un des points forts du livre : la sanction se joue souvent avant le jugement. Peu importe, à la limite, que la personne soit finalement condamnée ou relaxée. Le fait d'avoir été arrêté, placé en cellule, fiché, convoqué, a déjà produit son effet. Il décourage. Il effraie. Il fait réfléchir celui qui hésiterait à retourner manifester. La procédure est en elle-même une peine — une peine qui ne dit pas son nom et qui échappe à tout principe de proportionnalité.
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04 Chapitre 4 — Ce que la répression dit de l'État
En prenant de la hauteur, le livre de Kempf pose une question qui dépasse le sort des militants : que révèle, sur un État, la manière dont il traite ceux qui le contestent dans la rue ? L'intérêt de l'angle, c'est qu'il ne vise pas un régime autoritaire lointain. Il parle d'une démocratie libérale, celle qui se présente comme le modèle de l'État de droit, et qui pourtant conserve et active des outils pensés pour discipliner le peuple.
Le point décisif tient à l'idée de neutralité. On se représente volontiers la justice comme un arbitre au-dessus des conflits, indifférent à l'identité des parties. Kempf montre que cette neutralité a ses angles morts. Quand le parquet, qui dépend hiérarchiquement du ministère, oriente les poursuites, quand certaines qualifications sont réservées de fait aux manifestants, quand la machine pénale s'accélère justement lors des mouvements sociaux, l'impartialité affichée se double d'un usage politique. Le droit n'est pas appliqué partout avec la même énergie : il se concentre là où l'ordre se sent menacé.
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05 Conclusion
Au fil des pages, Violences judiciaires inverse le regard qu'on porte sur le tribunal. Là où l'on voyait un lieu de protection, Kempf fait apparaître un rouage du maintien de l'ordre ; là où l'on comptait sur un arbitre neutre, il montre un appareil qui frappe plus fort quand la contestation grandit. Son livre ne vaut pas par l'indignation — il en contient peu — mais par la précision : des textes datés, des procédures nommées, des audiences décrites de l'intérieur, par quelqu'un qui plaide dans ces couloirs.
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