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Couverture de 'Totem et tabou'

Totem et Tabou

Sigmund Freud

Au commencement était le meurtre du père

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Description

Il y a des règles qu'on suit sans savoir d'où elles viennent. Dans Totem et tabou, Sigmund Freud, fondateur de la psychanalyse, soutient que le tabou survit dans nos sociétés et ressemble à l'impératif catégorique de Kant, qu'il décrit comme une morale de la contrainte. Pour remonter à sa source, il rapproche les névrosés des clans qui vénèrent un animal sacré, le totem. L'enquête mène à un meurtre : des fils tuent leur père à l'aube de l'humanité.

Freud concède que son hypothèse peut paraître fort invraisemblable, sans exclure qu'elle approche une réalité. L'anthropologue Alfred Kroeber n'y voit qu'une conjecture, et Claude Lévi-Strauss qualifie d'« illusion archaïque » l'analogie entre l'enfant et l'espèce qui porte le livre. Que vous apprend, sur la culpabilité, un crime peut-être jamais commis ?

Sommaire

01

In­tro­duc­tion

Sigmund Freud, médecin autrichien né en 1856 à Freiberg, en Moravie, est le fondateur de la psychanalyse. Avec Totem et tabou, paru en 1913 sous le titre Totem und Tabu, il sort du cabinet. Selon l'encyclopédie Larousse, c'est le premier de ses ouvrages anthropologiques. Il y entreprend, avec les données de l'ethnologie, de retracer l'histoire des origines.

Le moment n'a rien de calme. De 1911 à 1913, Freud se sépare successivement d'Adler, de Stekel et surtout de Jung. Selon une confidence faite à Abraham en juin 1913 et rapportée sur Cairn.info, ce travail sur le totem pourrait même, sans qu'on le veuille, accélérer la rupture avec Jung. Le livre naît donc au milieu des déchirements du mouvement qu'il a fondé.

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02

Le tabou est un interdit qu'on suit sans savoir pourquoi, et il vit encore chez nous

Le livre s'ouvre sur une peur : celle de l'inceste. Selon la présentation des Presses universitaires de France, c'est le point de départ de quatre études qui mènent ensuite au tabou et à l'ambivalence des sentiments. L'interdit de l'inceste fait d'ailleurs partie, d'après la note éditoriale de Payot, des trois thèmes qui traversent tout l'ouvrage.

Un tabou, au sens où Freud l'emploie, est un interdit qu'on respecte par contrainte. Celui qui l'observe ne sait pas dire pourquoi. Il sent seulement qu'on ne touche pas à cela, qu'on ne fait pas cela. La règle s'impose sans jamais s'expliquer.

Le quotidien en offre des versions modestes. Beaucoup de gens se sentent mal à l'aise à l'idée de lire le journal intime d'un proche, même seuls et sans aucun risque d'être découverts. Si on leur demande pourquoi, ils cherchent leurs mots. Le malaise arrive avant la raison, et la raison, quand elle vient, ressemble à une justification après coup.

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03

Pour comprendre les premières sociétés, Freud observe les enfants et les névrosés

Le livre repose sur un pari de méthode. D'après l'éditeur Payot, Freud y croise des matériaux de trois sortes : anthropologiques, linguistiques et cliniques. Le but est de comprendre la psychologie collective par la psychanalyse. Autrement dit, appliquer à des groupes entiers ce que le cabinet lui a appris sur les individus.

Ses lectures sont celles de son temps. La note éditoriale de Payot cite ses sources principales : Frazer et son Totémisme et exogamie, Wundt et sa Psychologie des peuples, Salomon Reinach et ses Cultes, mythes et religions, et enfin Westermarck. Freud s'appuie aussi, selon la même note, sur les pionniers de l'évolutionnisme, Charles Darwin en tête, à qui il emprunte l'histoire de la horde sauvage.

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04

Le totem est un père déguisé

Le totem est l'animal sacré d'un clan. Le groupe le respecte et s'interdit de le tuer. Freud lit cet animal d'une manière très personnelle : il y voit un substitut du père, quelqu'un qui tient sa place sans en avoir l'apparence.

Pour arriver là, il part de ce qu'il connaît : les enfants. Certains, observe la psychanalyse, déplacent sur un animal la haine qu'ils éprouvent pour leur père. L'animal devient l'endroit commode où loger un sentiment trop dangereux à diriger vers celui qu'on aime aussi. Freud rapproche ces enfants du clan et de son totem : dans les deux cas, un animal tiendrait la place du père.

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05

Au com­men­ce­ment, selon Freud, il y a le meurtre du père

Pour remonter aux origines, Freud a besoin d'une scène de départ. Il l'emprunte aux pionniers de l'évolutionnisme, Charles Darwin en tête, et à un autre auteur, Atkinson. Leur supposition veut que la toute première organisation humaine ait ressemblé à celle du gorille. Freud en tire ce qu'il appelle la horde primitive.

Au centre de cette horde se tient un père tout-puissant. Il garde les femmes pour lui seul. Ses fils, il les chasse. Telle serait, selon le récit que Freud reprend à Darwin et à Atkinson, la toute première organisation humaine : un père qui garde les femmes et des fils mis dehors.

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06

Du remords des fils naissent la loi et la religion

Le crime accompli, quelque chose se retourne. Les fils n'éprouvaient pas que de la haine pour leur père. À côté d'elle, des sentiments tendres avaient toujours subsisté. Une fois la haine satisfaite, ce sont eux qui prennent le dessus, sous la forme du remords et du sentiment de culpabilité. C'est ici que l'ambivalence des sentiments devient décisive.

Le mécanisme se comprend à petite échelle. Après une dispute où l'on a dit des choses blessantes à un proche, la colère retombe, et la tendresse revient d'un coup, chargée de regret. Chez Freud, ce retour de la tendresse dépasse les frères eux-mêmes et donne naissance à des règles pour tout le groupe.

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07

Freud sait que son récit est in­vrai­sem­blable, et le défend quand même

Freud ne présente pas ce meurtre comme un fait établi. Payot qualifie le livre de mythe scientifique sur la naissance de l'humanité. L'expression assemble deux mots qu'on oppose d'habitude : un mythe raconte, une science démontre. Ici, le récit sert d'hypothèse sur ce qui ne peut plus être observé.

Freud lui-même ne cache pas la fragilité de son récit. En gros, il écrit que si son hypothèse s'est finalement révélée fort invraisemblable, ce n'est même pas une objection à l'idée qu'elle ait pu approcher, de plus ou moins près, une réalité difficile à reconstituer. Le raisonnement surprend. Une reconstruction pourrait donc, selon lui, viser juste sans être exacte.

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08

Rejeté par les an­thro­po­logues, le meurtre du père n'a jamais quitté Freud ni le débat

Le livre est discuté très vite. Entre 1912 et 1920, il reçoit des comptes rendus du psychanalyste Wilhelm Stekel, du psychiatre William Alanson White dans Psychoanalytic Review, de Francis Hackett dans The New Republic, du psychologue William McDougall dans Mind et de l'anthropologue culturel Alfred L. Kroeber dans American Anthropologist. Kroeber compte parmi les premiers critiques du livre ; sa critique paraît en 1920.

Pour Kroeber, le simple exposé de la charpente de l'hypothèse suffit sans doute à la faire rejeter, mais il prend le temps de l'examiner. D'abord, la supposition de Darwin et d'Atkinson, selon laquelle les premiers humains vivaient comme des gorilles, n'est qu'une conjecture. Ensuite, que des fils tuent leur père, et plus encore qu'ils le mangent, reste une conjecture. Enfin, qu'un enfant déplace parfois sur un animal la haine qu'il porte à son père ne prouve en rien que les fils des origines l'aient fait.

Kroeber reproche aussi à Freud de trop s'appuyer sur Frazer. Il lance que les psychanalystes qui veulent dialoguer sérieusement avec l'ethnologie historique doivent d'abord apprendre qu'elle existe. Le même compte rendu tempère pourtant sa sévérité. Il juge l'entrée de Freud en anthropologie précipitée et certaines de ses synthèses fragiles, mais lui reconnaît une vive intuition, une imagination féconde et surtout un point de vue qu'on ne pourra plus ignorer.

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