Michel Foucault, face à face
Foucault en entretien
Description
En 1975, un jeune journaliste de vingt-cinq ans frappe à la porte de Michel Foucault. Il s'appelle Roger-Pol Droit, il travaille pour Le Monde, et il vient enregistrer un entretien qui devait tenir en quelques feuillets. L'échange dure, déborde, part dans tous les sens. Foucault parle de la folie, de la prison, du pouvoir, de la manière dont une société décide ce qu'elle peut dire et ce qu'elle doit taire. L'entretien ne paraît pas. Il reste dans un tiroir, sur des bandes, pendant près de trois décennies.
Puis, en 1978, les deux hommes se retrouvent pour une seconde conversation, plus longue encore, plus libre. Foucault est alors au sommet de sa reconnaissance, auteur de Surveiller et punir, en train de composer son Histoire de la sexualité. Il accepte de revenir sur son parcours, de raconter comment il en est venu à penser comme il pense. Ce n'est plus un entretien de circonstance, c'est presque une autobiographie intellectuelle livrée à voix haute. Droit conservera ces heures d'enregistrement jusqu'à les publier bien après la mort du philosophe.
De ces deux rencontres est né un petit livre, Michel Foucault, face à face. On y entend un penseur non pas en train d'exposer des conclusions figées, mais en train de penser en direct, de se reprendre, d'hésiter, de rire. C'est une matière rare : Foucault se livrait peu sur lui-même, et détestait qu'on fige son œuvre en doctrine. Ces conversations offrent un angle qu'aucun de ses grands livres ne donne — celui de l'homme au travail.
La question que l’on se pose : Qu'est-ce qu'un entretien peut saisir d'une pensée que les livres, eux, laissent échapper ?Ce que l’on va voir : Deux conversations retrouvées où Foucault, loin de réciter son œuvre, se dévoile en train de la fabriquer.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Deux rendez-vous, vingt ans d'écart
La première rencontre a lieu au milieu des années 1970, dans l'appartement de Foucault. Droit n'est pas encore le philosophe qu'il deviendra ; il est un jeune homme qui admire, qui prépare ses questions et qui se fait un peu dévorer par son interlocuteur. Foucault a cette présence physique qu'on lui a tant décrite : le crâne rasé, le regard rapide, une manière de rebondir sur chaque mot comme s'il cherchait moins à répondre qu'à prolonger l'idée d'un cran plus loin. L'entretien devait servir un article. Il en déborde largement.
Ce qui frappe, à la relecture, c'est que Foucault ne joue pas le rôle du maître qui délivre sa leçon. Il se méfie justement de cette posture. Quand Droit l'interroge sur la folie, sur la façon dont les sociétés ont enfermé puis soigné les fous, Foucault ne récite pas Histoire de la folie — le livre a pourtant plus de dix ans. Il repense le problème devant son interlocuteur, le déplace, s'intéresse davantage à ce que ses propres travaux ont manqué qu'à ce qu'ils ont établi.
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02 Chapitre 2 — La police des énoncés, et la fin de l'homme
Au cœur des deux entretiens revient une obsession qui traverse toute l'œuvre : non pas ce que les gens pensent, mais ce qu'une époque leur permet de penser. Foucault explique qu'à chaque période correspond un ensemble de règles invisibles qui fixent ce qui peut être dit, ce qui compte comme vrai, ce qui est tout simplement pensable. Il ne s'agit pas de censure au sens policier. Il s'agit d'un cadre si profond qu'on ne le voit pas, et qui décide à notre place des questions qu'on a le droit de se poser.
C'est là que surgit une des formules les plus célèbres et les plus mal comprises de Foucault : la mort de l'homme. Dans les entretiens, il prend le temps de la désamorcer. Il n'a jamais voulu dire que l'humanité allait disparaître, ni qu'il se réjouissait d'un quelconque déclin. Il voulait dire que « l'homme » comme objet central du savoir — cette idée qu'il existerait une nature humaine éternelle à déchiffrer — est une invention récente, née au tournant du XIXe siècle avec les sciences humaines, et donc appelée, comme toute invention, à se défaire un jour.
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03 Chapitre 3 — Le philosophe qui refuse d'être philosophe
Un fil tenace court dans les deux entretiens : Foucault ne veut pas qu'on l'enferme. Ni dans une discipline, ni dans une école, ni même dans le mot philosophe. Il se dit volontiers autre chose — un artificier, un cartographe, quelqu'un qui fabrique des outils dont d'autres se serviront comme ils l'entendent. Quand Droit tente de rattacher sa pensée à un courant, au structuralisme notamment, Foucault se dérobe poliment mais fermement. L'étiquette, pour lui, est déjà une manière de ne plus penser.
Cette méfiance a une source qu'il évoque à demi-mot : l'expérience de la marge. Foucault parle de ce que c'était, dans la France des années 1950, de ne pas correspondre aux normes, de se savoir regardé, classé, soigné peut-être. Il ne fait pas de confidence larmoyante, ce n'est pas son genre, mais on comprend que son intérêt pour les fous, les prisonniers, les exclus n'est pas purement théorique. Il a toujours pensé depuis le bord, là où une société montre ce qu'elle rejette et, du même coup, ce qu'elle est.
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04 Chapitre 4 — Ce qu'un entretien fait à une pensée
La forme de l'entretien n'est pas un emballage neutre autour d'idées qui existeraient déjà toutes faites. Chez Foucault, elle révèle quelque chose que les livres cachent par construction. Un livre arrive achevé, relu, poli ; il donne l'illusion que la pensée est un édifice stable qu'on visite. L'entretien, lui, surprend la pensée en train de chercher ses mots, de reculer, de se contredire parfois. Et c'est précisément ce mouvement qui était, pour Foucault, l'essentiel.
Car toute son œuvre répète la même chose sous des formes différentes : nos certitudes ont une histoire, elles sont nées, elles mourront. Une pensée qui dit cela ne peut pas, sans se trahir, se figer en système définitif. Il y aurait quelque chose d'absurde à transformer en doctrine éternelle une philosophie dont le cœur est de montrer que rien n'est éternel. L'entretien résout cette tension mieux que le traité : il laisse la pensée ouverte, datée, située, incarnée dans une voix et un moment.
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05 Conclusion
De ces deux rencontres séparées par quelques années et publiées des décennies plus tard, on ressort avec une image qui ne ressemble guère à la statue Foucault devenue depuis. Pas le grand théoricien du pouvoir cité à tout propos, mais un homme rapide, drôle, inquiet, qui se méfie de ses propres formules autant que de celles des autres. Un homme qui préférait les questions ouvertes aux réponses solides, et qui voyait dans la conversation non pas une vulgarisation de son travail mais sa prolongation naturelle.
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