Marina Abramović
Abramović, performances éternelles
Description
Belgrade, 1974. Une jeune femme s'installe dans une galerie, pose sur une table soixante-douze objets — une rose, du miel, un fouet, un pistolet chargé, une seule balle à côté — et affiche un texte simple : je suis un objet, faites de moi ce que vous voulez pendant six heures. Au début, le public hésite, puis s'enhardit. On la déshabille, on l'entaille, on pointe l'arme sur sa tempe. Quand les six heures s'achèvent et qu'elle recommence à bouger, les spectateurs fuient, incapables de soutenir son regard. La performance s'appelle Rhythm 0, et elle dit déjà presque tout de ce que Marina Abramović passera cinquante ans à explorer.
James Westcott, journaliste qui l'a suivie pendant des années et a vécu dans son atelier, raconte dans sa biographie une vie entière construite sur une idée que l'art occidental avait rarement prise au sérieux : le corps de l'artiste comme œuvre, et la douleur, l'épuisement, l'attente, comme matériaux aussi légitimes que la peinture ou le bronze. Née à Belgrade en 1946 dans une famille de héros communistes, élevée à la dure par une mère militaire, Abramović a fait de l'endurance physique le cœur de son travail — jusqu'à transformer une salle du MoMA en dispositif où elle resterait assise, immobile, face à des inconnus, pendant près de trois mois.
On regarde souvent la performance comme un geste gratuit, un happening qui s'oublie dès qu'il finit. Le livre de Westcott montre l'inverse : une démarche d'une cohérence presque obsessionnelle, où chaque pièce prolonge la précédente, et où tenir plus longtemps que le corps ne le voudrait devient une forme de pensée.
La question que l’on se pose : Comment une artiste a-t-elle fait de son propre épuisement une matière aussi sérieuse que le marbre ou la peinture ?Ce que l’on va voir : Le parcours des performances qui ont fait Abramović, et ce que leur durée même finit par dire.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un corps offert au public, et le risque qui va avec
Au début des années 1970, Abramović cherche à sortir de la peinture, qu'elle trouve morte, pour aller vers quelque chose de vivant et d'irréversible. Elle trouve ce quelque chose dans son propre corps. La série des Rhythm, entre 1973 et 1974, enchaîne des dispositifs simples et brutaux. Dans Rhythm 10, elle plante un couteau entre ses doigts écartés, de plus en plus vite, change de lame à chaque entaille, puis rejoue l'enregistrement sonore pour reproduire exactement ses erreurs. Le hasard devient partition, et la faute d'une fois devient la règle de la suivante.
Dans Rhythm 5, elle s'allonge au centre d'une étoile de bois enflammée et perd connaissance faute d'oxygène ; des spectateurs doivent la tirer des flammes. Dans Rhythm 2, elle ingère des médicaments prescrits aux catatoniques, puis aux agités, et observe son corps réagir sans que sa conscience suive. À chaque fois, la logique est la même : installer une situation où elle n'a plus le contrôle, et voir ce qui reste d'elle quand la volonté lâche. Le protocole est posé d'avance, l'issue ne l'est jamais.
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02 Chapitre 2 — Marcher l'un vers l'autre pour se quitter
En 1975, Abramović rencontre l'artiste allemand Uwe Laysiepen, dit Ulay. Ils sont nés le même jour, découvrent-ils, et forment pendant douze ans l'un des couples les plus intenses de l'art contemporain. Ils vivent dans une camionnette, sans domicile fixe, et font de leur relation le sujet même de leur travail. Leurs performances deviennent des dispositifs à deux corps, où la confiance et la dépendance se mettent en jeu physiquement, sans filet.
Dans Relation in Space, ils se percutent nus, de plus en plus fort. Dans Breathing In / Breathing Out, ils collent leurs bouches et ne respirent que l'air expiré par l'autre, jusqu'à saturation de dioxyde de carbone, au bord de l'évanouissement. Dans Rest Energy, en 1980, Ulay tend un arc dont la flèche pointe vers le cœur de Marina ; il suffirait qu'il lâche. Des micros fixés sur leur poitrine diffusent leurs battements de cœur qui s'accélèrent. La pièce dure à peine plus de quatre minutes et condense tout : l'amour comme tension permanente, la survie suspendue à la main de l'autre.
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03 Chapitre 3 — La maison de verre et le présent comme matière
Après Ulay, Abramović travaille seule et affronte un problème que la performance pose depuis toujours : comment faire exister un art qui disparaît avec le corps qui l'exécute ? En 2002, à New York, elle propose House with the Ocean View. Pendant douze jours, elle vit sur trois plateformes surélevées, ouvertes sur la galerie, sans manger, sans parler, en buvant seulement de l'eau. Des échelles relient les plateformes au sol, mais leurs barreaux sont des couteaux de boucher pointés vers le haut. Descendre est possible, mais interdit par la douleur.
Les visiteurs viennent, restent, reviennent. Il ne se passe rien, au sens habituel : elle boit, se lave, dort, regarde. Et pourtant un échange s'installe, fait de présence pure et de regards soutenus. Westcott, qui a observé la pièce de près, décrit comment le dispositif retourne le musée : ce n'est plus l'œuvre qu'on consomme en passant, c'est le temps qu'on accepte de donner qui fait l'expérience. Celui qui ne reste que trente secondes ne voit rien ; celui qui s'assoit une heure repart autrement.
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04 Chapitre 4 — Durer jusqu'à ce que quelque chose cède
Ce qui relie Rhythm 0, la marche sur la Muraille et la table du MoMA, ce n'est pas un style ni un thème, c'est une matière : la durée tenue au-delà du confortable. Chez d'autres artistes, l'endurance serait un exploit, une démonstration de volonté à applaudir. Chez Abramović, elle fonctionne autrement. Elle n'est pas là pour prouver qu'elle peut souffrir ; elle est là pour amener le corps à un point où la performance s'arrête, où le mental lâche prise, et où surgit un état que le travail normal, mesuré, ne produit jamais.
Le livre de Westcott fait comprendre que cette endurance n'a rien de mystique au départ. Elle vient d'une éducation : une mère militaire qui inspectait son lit, imposait une discipline de fer, ne tolérait ni plainte ni faiblesse. Abramović a retourné cette dureté contre elle-même et en a fait un outil. Résister à la fatigue, à la faim, à l'immobilité, ce n'est pas se punir — c'est franchir le seuil où le contrôle s'épuise et où quelque chose d'autre apparaît, chez elle comme chez celui qui regarde. La discipline subie devient la condition d'un abandon choisi.
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05 Conclusion
De Rhythm 0 à la table du MoMA, la biographie de Westcott dessine une ligne d'une constance rare : cinquante ans à poser un corps devant un public et à attendre que la durée produise ce qu'aucun geste rapide ne peut atteindre. Abramović n'a pas inventé la performance, mais elle lui a donné une épaisseur de temps que peu d'artistes ont osé tenir, en s'exposant à la lame, à la flèche, à la faim, à l'immobilité de trois mois.
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