Télécharger l'app

Scanne. C'est dans ta poche.

QR Code — Dygest

Ouvre l'app Appareil photo, pointe sur le code. C'est gratuit à l'essai.

L'usage du monde

L'usage du monde

Nicolas Bouvier

Genève-Khyber en Fiat Topolino

Écouter l'extrait du podcast :
0:00 --:--

Description

En juin 1953, deux jeunes gens quittent Genève dans une Fiat Topolino, un petit modèle cabossé qui tient à peine la route. L'un, Nicolas Bouvier, écrit ; l'autre, Thierry Vernet, dessine. Ils ont une vingtaine d'années, presque pas d'argent, et un cap vague : l'Orient, la Yougoslavie d'abord, puis la Turquie, l'Iran, l'Afghanistan, jusqu'à la passe de Khyber qui ouvre sur l'Inde. Devant eux, deux ans de route. Derrière, rien qu'ils tiennent à retrouver.

Dix ans plus tard, en 1963, Bouvier publie le récit de ce trajet sous un titre qui ne ressemble à aucun autre carnet de voyage : L'usage du monde. Le livre met du temps à trouver ses lecteurs, puis devient un des textes de voyage les plus aimés de langue française. Pas pour les pays traversés — on les connaît — mais pour ce que Bouvier en fait : il ne collectionne pas les merveilles, il se laisse travailler par les lieux. La panne, l'attente, l'hiver bloqué dans une chambre de Tabriz comptent autant que les cols franchis.

On ouvre souvent ce genre de récit en cherchant de l'exotisme et de l'aventure. Bouvier offre autre chose, plus lent et plus troublant : un homme qui part plein de projets et qui arrive, des mois plus tard, considérablement allégé. La route ne lui ajoute pas, elle lui retire.

La question que l’on se pose : Qu'est-ce qu'un voyage fait vraiment à celui qui le traverse, quand il dure assez longtemps pour cesser d'être une parenthèse ?Ce que l’on va voir : Un itinéraire de 1953, une Fiat fatiguée et un hiver persan, pour comprendre pourquoi partir revient moins à prendre qu'à perdre.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Une Fiat, un dessinateur et deux ans devant soi

Le projet n'a rien de héroïque au départ. Bouvier a vingt-quatre ans, il a déjà roulé en Laponie et au Sahara, il connaît Vernet depuis l'enfance. Les deux amis décident de relier Genève à l'Inde par la route, à leur rythme, en finançant le trajet au fur et à mesure : Vernet vend ses dessins et monte des expositions, Bouvier écrit des articles pour des journaux, donne des cours, bricole des conférences. L'argent dicte la durée. On s'arrête tant qu'il faut, on repart quand on peut. Ce n'est pas un raid, c'est une dérive organisée.

La voiture est une Fiat Topolino, une des plus petites autos de série de l'époque, pas vraiment taillée pour les pistes afghanes. Elle casse, chauffe, s'enlise, et les deux voyageurs passent un temps considérable à la réparer avec les moyens du bord, souvent avec l'aide de mécaniciens de village qui improvisent des pièces. Cette fragilité du véhicule devient une des clés du récit : elle les force à la lenteur, à l'arrêt, au contact. Une panne n'est pas un incident à écarter du livre, c'est une porte d'entrée dans un lieu et dans des visages.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

02

Chapitre 2 — Tabriz, l'hiver et l'art de s'arrêter

Le cœur du livre, c'est un hiver. Bloqués par le froid et par le manque d'argent, Bouvier et Vernet s'installent plusieurs mois à Tabriz, dans l'Azerbaïdjan iranien. Ils louent une chambre, Vernet dessine, Bouvier écrit, ils donnent des cours de français, fréquentent une petite société cosmopolite de médecins arméniens, d'instituteurs, de marchands. Le voyage, paradoxalement, s'arrête — et c'est là qu'il devient le plus dense. Ce qu'un touriste traverserait en une après-midi, Bouvier l'habite une saison entière.

Cette immobilité forcée produit les pages les plus belles. Bouvier décrit le vent qui s'engouffre dans la ville, le thé, les longues conversations, l'ennui même, qu'il ne fuit pas. Il apprend à ne rien faire sans s'y perdre, à laisser le lieu venir à lui plutôt que de le consommer. L'arrêt n'est pas une interruption du voyage, il en est une forme supérieure : on cesse de glisser sur les choses, on commence à y entrer. Le livre défend, sans jamais le dire comme une leçon, une idée simple : voyager vite, c'est ne rien voir.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

03

Chapitre 3 — Ce que la route fait au voyageur

Il y a dans L'usage du monde une phrase souvent citée, où Bouvier renverse l'idée reçue : on croit qu'on va faire un voyage, mais bientôt c'est le voyage qui vous fait, ou vous défait. Le titre lui-même, emprunté à une expression ancienne, dit cette direction. L'usage du monde, ce n'est pas l'usage qu'on fait du monde — c'est l'usure que le monde exerce sur nous, la façon dont il nous travaille, nous polit, nous entame. Le voyageur n'est pas le sujet actif qu'on imagine ; il est aussi la matière que la route sculpte.

Cette inversion traverse tout le récit. Bouvier n'arrive jamais quelque part en conquérant venu cueillir des images. Il se laisse déposséder : de ses certitudes, de son confort, parfois de sa santé — il tombera gravement malade plus loin sur la route. Les pays traversés ne sont pas des décors à visiter mais des forces qui agissent sur lui, le ralentissent, le modifient. Le moi qui part de Genève n'est pas celui qui atteint Khyber, et cette transformation n'est pas un progrès triomphant : c'est un amenuisement, une simplification.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

04

Chapitre 4 — Le voyage qui défait plutôt qu'il ne remplit

Si L'usage du monde tient encore, soixante ans après, c'est qu'il propose une idée du voyage exactement inverse de celle qu'on vend aujourd'hui. On nous présente le voyage comme une accumulation : des destinations cochées, des photos, des expériences à ajouter à sa collection, un enrichissement qu'on ramène chez soi comme un butin. Bouvier dit le contraire. Chez lui, plus on avance, moins on possède. Le voyage ne remplit pas une vie, il la dépouille.

Ce dépouillement est très concret. On part avec une voiture et on la voit se défaire. On part avec un budget et il fond. On part avec un corps solide et la route l'use. On part avec des idées arrêtées sur les lieux, les gens, soi-même, et ces idées s'écaillent les unes après les autres, faute de résister à l'épreuve du réel. À Khyber, Bouvier n'a pas accumulé ; il a perdu — du poids, des certitudes, une part de son identité d'origine. Et c'est précisément cette perte qu'il présente comme la richesse du voyage.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !

05

Conclusion

De Genève à la passe de Khyber, deux ans, une Fiat Topolino et un ami qui dessine : voilà le trajet brut. Mais Bouvier n'en a pas tiré le récit d'une épopée. Il en a tiré celui d'un homme qui part lesté de projets et de certitudes, et qui arrive allégé, traversé, rendu disponible. L'hiver immobile de Tabriz, les pannes, les attentes, ces temps morts que tout autre aurait coupés, forment le vrai sujet du livre — parce que c'est là, dans la lenteur, que le monde a eu le temps de faire son usage.

Téléchargez Dygest

pour avoir une expérience complète !