L'invention de la sodomie dans la théologie médiévale
Comment la théologie a forgé un péché
Description
Le mot « sodomie » semble vieux comme le monde. On l'imagine sorti tout droit de la Bible, attaché depuis toujours à la ville de Sodome et au feu qui la détruit dans la Genèse. Pourtant le terme latin sodomia n'apparaît pas dans les Écritures. Il n'existe pas chez les premiers Pères de l'Église. Il faut attendre le XIe siècle, et la plume d'un moine ermite italien du nom de Pierre Damien, pour qu'un clerc fabrique ce mot abstrait, sur le modèle de blasphemia, et le lance comme une arme contre les prêtres de son temps.
C'est l'enquête que mène Mark D. Jordan dans L'invention de la sodomie dans la théologie médiévale. Son geste n'est pas de raconter l'histoire d'un comportement, mais celle d'un terme : d'où il vient, qui le forge, comment il circule d'un théologien à l'autre, et comment il finit par se durcir en catégorie du péché, rangée et définie dans les grandes sommes du Moyen Âge. Suivre le mot, c'est voir se construire sous nos yeux quelque chose qu'on croyait donné d'avance.
Car une fois le mot posé, il ne reste pas neutre. Il attire à lui des versets, des peines, des définitions, des contradictions. Il se met à désigner une faute qu'on peine ensuite à cerner précisément — au point que les théologiens les plus rigoureux s'y emmêlent. Et il traverse les siècles jusqu'à nous, avec une solidité apparente que son origine tardive dément.
La question que l’on se pose : D'où vient vraiment le mot « sodomie », et que se passe-t-il quand la théologie forge une catégorie de péché de toutes pièces ?Ce que l’on va voir : La naissance d'un terme dans un cloître du XIe siècle, son durcissement entre les mains des théologiens, et la longue vie d'une catégorie qui a fini par paraître naturelle.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un mot fabriqué par un moine ermite
Vers 1049, Pierre Damien, moine ermite devenu réformateur acharné, adresse au pape Léon IX un texte furieux qu'on appelle le Livre de Gomorrhe. Son sujet : les mœurs du clergé, qu'il juge rongé par des pratiques qu'il refuse de nommer en détail. Pour désigner ce mal, il lui faut un terme. Il en forge un. À partir du nom de la ville de Sodome, il construit sodomia, exactement comme on dérive blasphemia de blasphème. Jordan insiste sur ce point que l'on oublie : le mot n'existait pas avant. Damien ne reprend pas un terme ancien, il en invente un.
Le choix du modèle n'est pas anodin. En calquant la sodomie sur le blasphème, Damien range d'emblée son nouveau péché parmi les fautes les plus graves, celles qui offensent directement l'ordre divin. Le mot naît donc chargé, par sa forme même, d'une gravité maximale. Et il naît abstrait : là où les textes antérieurs parlaient de gestes, de corps, de situations précises, sodomia désigne une essence, un vice en soi, détaché des circonstances.
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02 Chapitre 2 — De la cité biblique au péché abstrait
Un problème accompagne le mot dès sa naissance : la ville de Sodome, dans la Genèse, n'est pas détruite pour une faute clairement définie. Le texte parle d'habitants qui veulent connaître les anges venus chez Loth, mais la tradition hésite. Certains Pères avaient lu dans Sodome le péché d'orgueil, d'inhospitalité, d'excès. Le prophète Ézéchiel lui-même attribue la chute de la ville à l'arrogance et à l'indifférence envers les pauvres. Le mot sodomia hérite donc d'un récit dont le sens n'a jamais été fixé.
Jordan montre que cette indétermination ne disparaît pas : elle se déplace. Une fois le terme forgé, les théologiens doivent dire ce qu'il recouvre. Et là, les définitions se mettent à flotter. Tantôt la sodomie désigne un acte précis entre hommes, tantôt elle s'élargit à tout rapport jugé stérile, y compris au sein du mariage. Le même mot sert à nommer des choses très différentes selon l'auteur, le siècle, le contexte. La catégorie est large, mouvante, et chacun la remplit à sa manière.
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03 Chapitre 3 — Thomas d'Aquin range la sodomie contre nature
Au XIIIe siècle, Thomas d'Aquin reprend le dossier et cherche à le classer avec sa rigueur habituelle. Dans la Somme théologique, il range la sodomie parmi les péchés de luxure, et plus précisément parmi les vices « contre nature » — ceux où l'acte sexuel se détourne de sa fin, la génération. Pour lui, la gravité ne tient plus seulement à une caution biblique : elle découle d'un raisonnement sur l'ordre naturel voulu par Dieu. L'argument change de registre et paraît plus solide.
Jordan examine de près cette opération et en souligne les tensions. Thomas doit justifier que la sodomie soit un péché plus grave que des fautes qui blessent autrui, comme l'adultère ou le viol. Sa réponse : ces dernières offensent le prochain, tandis que le péché contre nature offense Dieu, auteur de l'ordre naturel. Une faute sans victime humaine se retrouve ainsi classée au-dessus de fautes qui en font. C'est une conséquence logique du cadre, mais Jordan la relève comme l'un de ses points aveugles.
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04 Chapitre 4 — Ce qu'un mot fait quand il devient catégorie
L'enquête de Jordan dépasse de loin l'histoire d'un terme médiéval. Elle montre comment une catégorie forgée par des clercs, à une date précise, pour des raisons précises, finit par se détacher de son origine au point de paraître éternelle. Personne, aujourd'hui, en employant le mot « sodomie », ne songe qu'il a été fabriqué vers 1049 par un moine en colère. Le mot a effacé sa propre naissance. Il se présente comme la description d'une réalité qui aurait toujours attendu d'être nommée.
C'est là le point que Jordan tient à faire voir. Nommer n'est pas seulement décrire. Forger un terme abstrait, c'est créer un objet qui n'existait pas comme tel auparavant : non pas les actes, qui ont toujours existé, mais la chose unifiée que le mot prétend désigner. Avant sodomia, il y avait des gestes, des situations, des interdits dispersés. Après, il y a un vice, une essence, une catégorie que l'on peut classer, condamner, retrouver partout. Le langage a produit une entité que la pensée traite ensuite comme donnée.
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05 Conclusion
Le livre de Jordan tient tout entier dans un déplacement d'attention : ne pas demander ce qu'est la sodomie, mais d'où vient le mot. Et le mot vient d'un cloître italien du XIe siècle, forgé par Pierre Damien sur le modèle du blasphème, repris par les pénitentiels, puis classé par Thomas d'Aquin parmi les vices contre nature. À chaque étape, une catégorie indécise gagne en solidité institutionnelle ce qu'elle ne gagnera jamais en clarté. La ville biblique de Sodome, convoquée comme preuve, n'a jamais dit ce qu'on lui a fait dire.
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