L'insécurité sociale
Qu'est-ce qu'être protégé aujourd'hui
Description
On a tendance à croire qu'une société riche est une société rassurée. Plus de biens, plus de services, plus de filets — donc moins de peur. Robert Castel, sociologue qui a passé sa vie à ausculter la question sociale, constate l'inverse : jamais les sociétés occidentales n'ont été aussi protégées, et jamais le sentiment d'insécurité n'a été aussi vif. Non pas la peur du vol ou de l'agression — celle-là a son propre vacarme — mais une insécurité plus sourde, qui concerne l'emploi, le logement, la retraite, le lendemain.
Son livre, paru en 2003, pose une question d'apparence simple : qu'est-ce qu'être protégé ? Castel refuse d'y répondre par des chiffres de chômage ou des courbes de pouvoir d'achat. Il remonte beaucoup plus loin, jusqu'au moment où l'Occident a inventé un drôle d'objet — une protection qui ne passe pas par la fortune personnelle, mais par l'appartenance au monde du travail. Un salarié des Trente Glorieuses était pauvre et pourtant couvert, assuré contre la maladie, le chômage, la vieillesse.
C'est cet édifice qui se lézarde aujourd'hui, et Castel veut comprendre pourquoi son effritement produit une angoisse disproportionnée à la réalité des risques. Car l'insécurité qu'il décrit n'est pas celle des démunis d'autrefois. C'est celle de gens qui ont des droits, un contrat, un compte en banque, et qui sentent pourtant le sol se dérober.
La question que l’on se pose : Comment une société qui n'a jamais autant protégé ses membres peut-elle produire autant d'insécurité ressentie ?Ce que l’on va voir : D'où viennent nos protections, à quoi elles tenaient, et ce qui se passe quand le fil qui les tenait — le travail stable — commence à céder.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Deux peurs qui ne se ressemblent pas
Castel commence par trier. On parle d'insécurité comme d'un bloc, alors qu'il y en a deux sortes, et les confondre est une faute de raisonnement lourde de conséquences. La première, c'est l'insécurité civile : la peur du cambriolage, de l'agression, de la violence physique. C'est la figure qui occupe les débats publics, les unes de journaux, les promesses électorales. Elle vise un coupable identifiable et réclame plus de police.
La seconde est d'une autre nature. C'est l'insécurité sociale : la crainte de ne plus pouvoir vivre de son travail, de glisser vers la précarité, de ne pas tenir jusqu'à la retraite, de ne pas transmettre à ses enfants une position aussi stable que la sienne. Elle n'a pas de coupable à montrer du doigt. Elle ne se règle pas par un commissariat de plus. Et c'est précisément pour ça, dit Castel, qu'elle déborde parfois sur la première : faute de pouvoir nommer ce qui l'inquiète, une société reporte son angoisse sociale sur des cibles visibles.
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02 Chapitre 2 — La propriété sociale, ou comment protéger ceux qui n'ont rien
Dans les sociétés anciennes, être protégé voulait dire une seule chose : posséder. La propriété privée était le rempart contre l'avenir. On avait une terre, une maison, un pécule, et cette assise matérielle garantissait qu'on ne tomberait pas. Les non-propriétaires, eux — la masse des travailleurs — vivaient dans ce que Castel appelle une insécurité permanente. Un accident, une maladie, une mauvaise récolte, et c'était la chute. Le libéralisme du XIXe siècle leur répondait, en substance, qu'il suffisait d'épargner et de se prévoir. Réponse absurde pour qui gagnait tout juste de quoi manger.
Le problème était politique autant que moral. Une société composée d'une minorité de propriétaires et d'une majorité d'individus sans réserves n'est pas une société stable — c'est une poudrière. La question sociale du XIXe siècle, celle qui hante Marx comme les réformateurs, naît de là : que faire de ces masses qui travaillent, produisent la richesse, et n'ont aucune part à la sécurité qu'offre la propriété ?
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03 Chapitre 3 — Le salariat comme bouclier, et la fissure des années 1970
Pendant longtemps, être salarié n'avait rien d'enviable. Au XIXe siècle, le salariat était synonyme de dépendance et de précarité — on vendait sa force de travail au jour le jour, sans garantie de rien. Castel décrit le renversement extraordinaire qui s'opère au cours du XXe siècle : cette condition méprisée devient la matrice même de la sécurité sociale. Le travail n'est plus seulement ce qui fait vivre ; il devient ce qui protège.
Ce renversement culmine dans les décennies d'après-guerre. Le salarié stable, en contrat durable, intégré à une entreprise et à un collectif, accède à un ensemble de garanties : couverture maladie, droit au chômage, retraite, conventions collectives, ancienneté. Castel parle d'une société salariale — une société où la place qu'on occupe dans le travail détermine presque tout le reste, le logement qu'on obtient, le crédit qu'on décroche, la considération dont on jouit. Le salariat devient le grand intégrateur. Avoir un emploi stable, c'est être quelqu'un, c'est avoir une adresse dans le monde social.
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04 Chapitre 4 — Quand l'individu se retrouve seul face au risque
La thèse la plus forte de Castel ne concerne pas l'économie mais l'individu lui-même. On vante aujourd'hui l'autonomie, la flexibilité, la liberté de se construire soi-même, de choisir sa trajectoire sans les pesanteurs d'autrefois. Castel oppose à cet éloge une distinction qui éclaire tout : il y a deux manières d'être un individu, et elles n'ont rien à voir.
Il appelle la première l'individualisme positif. C'est celui des propriétaires et, plus tard, des salariés protégés : des individus qui peuvent agir, risquer, projeter, parce qu'ils s'appuient sur des supports solides — un patrimoine, un statut, des droits, un collectif derrière eux. On n'est pas un individu libre tout seul, dit Castel ; on le devient parce que quelque chose nous tient. La propriété sociale servait exactement à ça : donner à ceux qui n'avaient rien les supports qui permettent d'exister comme individus à part entière.
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05 Conclusion
Castel décrit donc une protection qui s'est construite à rebours de l'intuition : non en donnant de la propriété à chacun, mais en inventant un équivalent collectif adossé au travail salarié. Tant que l'emploi stable tenait, le dispositif tenait avec lui, et l'ouvrier sans fortune pouvait vivre couvert. La précarisation de l'emploi, depuis les années 1970, n'a pas détruit cet édifice d'un coup — elle a desserré le fil auquel il pendait. D'où cette insécurité d'un genre neuf, ressentie par des gens qui ont pourtant des droits : ils sentent que l'assise sous ces droits n'est plus garantie.
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