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L'Imaginaire

L'Ima­gi­naire

Jean-Paul Sartre

Ce que fait l'esprit quand il imagine

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Description

On ferme les yeux et on revoit le visage d'un ami parti depuis des mois. Il est là, net, familier, avec son sourire un peu de travers. Puis on rouvre les yeux, et il n'y a que le mur. L'expérience est si banale qu'on ne s'y attarde jamais. Pourtant, quelque chose d'étrange vient de se produire : on a eu un objet devant soi, on l'a « vu », et cet objet n'existait nulle part. En 1940, un philosophe français de trente-cinq ans publie un ouvrage entier pour comprendre ce geste minuscule et quotidien. Son titre : L'Imaginaire.

Jean-Paul Sartre n'y raconte pas d'histoires de rêveurs ni d'artistes inspirés. Il pose une question sèche, presque technique : qu'est-ce qui se passe, exactement, dans l'esprit quand on imagine ? La réponse courante — « on se fait une petite image dans la tête, une sorte de photo intérieure » — lui paraît fausse de bout en bout. Et il entreprend de démonter cette évidence pièce par pièce, pour aboutir à une idée beaucoup plus large que la simple mécanique mentale : imaginer, ce n'est pas un passe-temps de la conscience. C'est l'un de ses pouvoirs les plus profonds.

Ce qui démarre comme une enquête sur un phénomène ordinaire finit par toucher à ce qu'on est. Car derrière la question de l'image se cache celle de notre rapport au monde réel — et de notre capacité à nous en arracher. Sartre va chercher là quelque chose de vertigineux, à partir du plus familier des gestes mentaux.

La question que l’on se pose : Que fait réellement l'esprit quand il imagine quelque chose qui n'est pas là ?Ce que l’on va voir : Comment une enquête sur un geste mental anodin conduit Sartre jusqu'au cœur de ce qui distingue une conscience d'une chose.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Fermer les yeux et voir un ami absent

Commençons par là où Sartre commence : l'expérience brute. On regarde une chaise, devant soi. C'est une perception. On ferme les yeux et on se représente cette même chaise. C'est une image. À première vue, le second cas ressemble à une version affaiblie du premier — comme si on avait rangé une copie de la chaise quelque part dans la tête et qu'on allait la ressortir. Cette intuition est si tenace qu'elle a dominé la psychologie pendant des siècles. Sartre la nomme « l'illusion d'immanence » : croire que l'image est un petit objet logé dans la conscience, une image au sens matériel, une photo mentale qu'on contemplerait.

Il la rejette sans ménagement. Si une image était vraiment une petite chose dans l'esprit, il faudrait un deuxième œil intérieur pour la regarder, puis une troisième instance pour regarder cet œil, et ainsi de suite à l'infini. L'affaire ne tient pas. Pour Sartre, formé à la phénoménologie de Husserl, la conscience n'est jamais une boîte qui contient des objets. Elle est toujours conscience de quelque chose, un rapport dirigé vers un objet qui, lui, reste dehors. Quand on imagine la chaise, on ne fouille pas un album intérieur : on vise la chaise elle-même, mais sur un mode particulier.

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02

Chapitre 2 — L'image n'est pas une petite perception

Reprenons l'écart entre percevoir et imaginer, mais en regardant cette fois ce que fait la conscience dans chaque cas. Dans la perception, Sartre dit qu'on apprend : l'objet est inépuisable, il nous surprend, il tient tête. On croyait la tasse vide, on la soulève, elle est pleine. Le réel enseigne. L'image, à l'inverse, est d'une pauvreté absolue. Elle ne contient jamais que le savoir qu'on y a déjà engagé. Si on imagine le Panthéon sans savoir combien il a de colonnes, aucune image ne nous le dira. On ne compte pas, on ne découvre pas : l'objet imaginé est transparent, livré d'un coup, sans réserve.

Cette pauvreté a une conséquence que Sartre souligne : l'image est « essentiellement pauvre » en déterminations, mais surtout elle est traversée d'un savoir immédiat de son propre caractère. Quand on imagine son ami, on sait, sans avoir à se le dire, qu'il n'est pas là. L'image se donne d'emblée comme image. Jamais on ne la confond avec une perception — sauf dans des états limites, l'hallucination ou le rêve, où précisément cette conscience de l'irréel se brouille. Dans l'imagination normale, la conscience sait qu'elle imagine au moment même où elle imagine.

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03

Chapitre 3 — La conscience d'imager est conscience d'un néant

Voici le cœur de l'ouvrage, et son moment le plus radical. Pour Sartre, imaginer, ce n'est pas ajouter un objet mental au monde. C'est, au contraire, poser un objet comme absent, comme inexistant, comme ailleurs — bref, le viser sur fond de néant. Quand on imagine son ami, on ne le fait pas apparaître : on le vise précisément en tant qu'il n'est pas dans la pièce. L'acte d'imaginer porte en lui une négation. Il place son objet hors du réel, et c'est même ce geste de mise hors-réel qui le définit.

Sartre introduit un mot pour ce pouvoir : la conscience imageante « néantise » le monde. Pour poser quelque chose comme irréel, il faut d'abord prendre du recul par rapport au réel, le tenir à distance, le constituer comme un arrière-plan qu'on dépasse. Imaginer, c'est donc se retirer momentanément de ce qui est, pour viser ce qui n'est pas. Un être totalement englué dans le monde, pure chose parmi les choses, ne pourrait jamais imaginer : il faudrait pour cela qu'il puisse se décoller du donné. L'image suppose une conscience capable de dire « non » au réel.

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04

Chapitre 4 — Pourquoi imaginer, c'est déjà être libre

Si imaginer suppose de pouvoir néantiser le réel, de s'en retirer pour viser l'absent, alors imaginer n'est pas une fonction parmi d'autres de l'esprit. C'est le signe d'une propriété essentielle de la conscience : sa liberté. C'est là que Sartre élargit sa petite enquête jusqu'à ce qui deviendra, trois ans plus tard, le centre de L'Être et le Néant. Une chose est ce qu'elle est, massivement, sans distance avec elle-même. Une conscience, elle, peut se décoller du donné, le mettre en suspens, le tenir à bout de bras. Et c'est exactement ce dont témoigne le moindre acte d'imagination.

La formule que Sartre pose à la fin du livre est frappante : pour qu'une conscience puisse imaginer, il faut qu'elle soit libre. Imaginer n'est pas un luxe ajouté à une conscience par ailleurs rivée au monde ; c'est la manifestation d'une faculté sans laquelle elle ne serait pas une conscience du tout. Ne jamais pouvoir se représenter ce qui n'est pas, ce serait être une chose. Pouvoir, à tout instant, poser un ailleurs, un autrement, un pas-encore, c'est au contraire refuser que le réel ait le dernier mot.

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05

Conclusion

On était parti d'un geste minuscule : fermer les yeux et revoir un visage absent. Sartre en a fait la porte d'entrée vers l'une des idées les plus fortes de sa philosophie. L'image n'est pas une photo rangée dans la tête, ni une perception au rabais. C'est un acte par lequel la conscience pose un objet comme absent, et pour cela se retire du réel, le tient à distance, le néantise. Imaginer, c'est viser le monde sur fond de ce qui n'est pas.

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