L’Illusion du consensus
Trop de consensus menace la démocratie
Description
Pour Chantal Mouffe, théoricienne de la démocratie radicale, quand centre droit et centre gauche défendent la même politique, les citoyens votent sans choisir. Après les années 1990, on a rêvé d'une démocratie sans ennemis et sans partis. Dans L'Illusion du consensus, paru en 2005 sous le titre On the Political, elle part d'une idée simple : un groupe se définit toujours contre un autre, et ce face-à-face ne s'éteint jamais. Selon elle, ce rêve d'entente se paie, et cher.
Le livre y rattache le populisme de droite en Europe et le retour du terrorisme. Reste à savoir où passe la limite entre un adversaire et un ennemi. En 2007, le critique Mark Wenman trouvait que le livre soulevait plus de questions qu'il n'en résolvait.
Sommaire
01 Introduction
En 1985, Chantal Mouffe publie avec Ernesto Laclau, son coauteur et mari, Hegemony and Socialist Strategy. Le livre leur vaut de violentes critiques de la part des marxistes orthodoxes. Mouffe a grandi en Belgique et vit à Londres. Son éditeur français la présente comme une figure de la démocratie radicale et plurielle, pour qui le conflit est au cœur de la politique.
On the Political paraît en 2005 chez Routledge, puis en 2016 chez Albin Michel sous le titre L'Illusion du consensus. Selon l'éditeur français, le livre arrive après l'euphorie des années 1990 : le triomphe de la démocratie libérale, le nouvel ordre mondial, puis le rêve d'une démocratie cosmopolite sans frontières, sans ennemis et sans partis. La montée des populismes de droite en Europe et la menace du terrorisme international ont montré, toujours selon Albin Michel, combien ce rêve était superficiel. Mark Wenman, dans la revue Contemporary Political Theory, juge que le livre résonne particulièrement dans un monde où les conflits montent depuis le 11 Septembre. Antke Engel, dans la revue Redescriptions, y voit la suite de The Return of the Political (1993) et de The Democratic Paradox (2000).
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02 Aucun groupe n'existe sans un eux contre qui se définir
Tout part d'une idée empruntée au courant post-structuraliste : une identité n'existe jamais seule. Elle se construit toujours par rapport à une autre. Pour Mouffe, toute identité collective suppose donc un rapport nous/eux. Un groupe se reconnaît à ce qu'il partage, mais aussi à ce qui le sépare d'un autre groupe.
Elle associe cette idée à la relation ami/ennemi décrite par Carl Schmitt. De ce mélange sort sa définition du politique : la possibilité toujours présente d'un conflit violent entre des groupes. Elle appelle cette possibilité l'antagonisme. Selon Mark Wenman, qui a rendu compte du livre en 2007, c'est le socle sur lequel repose tout le reste.
Un exemple de la vie courante aide à le voir. Les supporters d'un club de football ne se définissent pas seulement par l'amour de leur équipe. Le club rival pèse tout autant dans leur identité : sans lui, les chants, les couleurs et les derbys perdraient une bonne part de leur sens. Le plus souvent, cette rivalité reste un jeu. La possibilité qu'elle dégénère ne disparaît pourtant jamais tout à fait, et c'est cette possibilité, transposée aux groupes politiques, que Mouffe appelle le politique.
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03 La démocratie transforme l'ennemi en adversaire
Si le conflit ne disparaît jamais, la démocratie ne peut pas se donner pour but de l'abolir. Selon le résumé de Wenman, son enjeu, pour Mouffe, est de construire le rapport nous/eux de telle sorte que l'antagonisme devienne agonisme. L'agonisme est un conflit entre adversaires qui se combattent sans chercher à se détruire. L'autre camp reste un rival, jamais une cible à éliminer.
L'antagonisme ne s'évapore pas pour autant. Selon Mouffe, il est sublimé, au sens où son énergie trouve une autre issue. Des visions du monde opposées reçoivent des formes d'expression légitimes à l'intérieur d'un espace symbolique commun. Robert T. Tally Jr., qui a commenté le livre dans la revue Postmodern Culture, relève qu'elle précise ce point : sans arène pour ces affrontements, comme une institution parlementaire, les forces antidémocratiques l'emporteront.
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04 Annoncer un monde sans gauche ni droite revient à nier le politique
Ce cadre posé, Mouffe se tourne vers ceux qui pensaient pouvoir se passer du conflit. Les années 1990 avaient un ton optimiste. Son éditeur français les décrit comme celles du triomphe de la démocratie libérale et du nouvel ordre mondial. Dans ce climat a grandi l'illusion d'une démocratie cosmopolite, sans frontières, sans ennemis et sans partis.
Mouffe vise surtout deux auteurs, Ulrich Beck et Anthony Giddens, théoriciens de ce qu'ils appellent la société du risque. Leur pensée, telle qu'elle la décrit, insiste sur le consensus et promet un monde au-delà de la gauche et de la droite. Les vieux clivages y apparaissent comme dépassés.
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05 Quand centre gauche et centre droit se ressemblent, la colère va ailleurs
Le diagnostic devient concret avec la vie politique européenne. Mouffe s'en prend au consensus au centre de la Troisième Voie, cette situation où le centre droit et le centre gauche défendent les mêmes politiques. Elle l'appelle la post-politique. Interrogée sur Radio-Canada à propos de L'Illusion du consensus, elle en a donné un résumé simple : « Les citoyens votent, mais n’ont pas vraiment la possibilité de choisir. »
L'argument suit une chaîne de causes. D'abord, faute de vrai choix entre des politiques différentes, les électeurs se détournent des partis. Ensuite, des identités nationalistes, religieuses ou ethniques émergent. Enfin, ce terrain profite au populisme de droite. Mouffe voit sa montée en Europe continentale comme une conséquence de ce consensus au centre et du manque de vrai choix. Wenman juge ce point convaincant.
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06 Faire de la politique une affaire de bien et de mal fabrique des ennemis absolus
À l'échelle du monde, le raisonnement reste le même. Mouffe établit un lien entre le retour du terrorisme et ce qu'elle appelle la moralisation de la politique. Le terme désigne le fait de présenter un conflit politique comme une lutte du bien contre le mal. L'adversaire devient alors un ennemi absolu.
L'exemple qu'elle retient est celui de George Bush et de sa croisade contre ce qu'il appelait l'axe du mal. Ce vocabulaire place le conflit sur le terrain de la morale. Face au mal, on ne négocie pas et on ne cherche pas de compromis : il ne reste qu'à le vaincre. Les formes légitimes de conflit se ferment.
Le mécanisme se retrouve à petite échelle. Dans une équipe de travail, tant qu'un collègue est vu comme quelqu'un qui a tort, on discute avec lui et on cherche à le convaincre. Dès qu'il est rangé du côté des malhonnêtes, la discussion s'arrête : il ne reste plus qu'à l'écarter. Mouffe décrit la même bascule entre des États et des peuples, avec des conséquences autrement plus lourdes.
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07 Un ordre mondial unique imposerait une seule idée de la justice
Reste la solution que d'autres penseurs proposent : un ordre cosmopolitique, c'est-à-dire une justice valable pour le monde entier, portée par des institutions communes. Mouffe en discute deux versions. Richard Falk mise sur une société civile mondiale. David Held, lui, s'intéresse à la réforme de l'ONU.
Pour Mouffe, ces projets ne voient pas ce qu'ils impliquent. Réaliser un ordre cosmopolitique reviendrait à imposer une conception occidentale de la justice et des droits de l'homme à un monde profondément pluraliste. Elle prend l'exemple des relations entre l'Occident et le monde islamique : un tel projet aggraverait, selon elle, des tensions déjà présentes.
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08 Salué pour sa clarté, le livre est surtout discuté sur ce qu'il demande au conflit
Dans le monde anglophone, l'accueil insiste d'abord sur la forme. Mark Wenman, dans Contemporary Political Theory en 2007, juge le livre lucide, intéressant et provocateur, utile aux familiers de Mouffe comme à ceux qui la découvrent. Il prédit qu'il sera largement lu et discuté, tout en notant qu'il soulève pour lui plus de questions qu'il n'en résout. Cités par Routledge, Donald Sassoon salue un livre très clair et presque sans jargon, et Jacob Torfing, de l'université de Roskilde, un message pertinent, susceptible de lancer un débat important.
En 2017, le site Silogora relève l'écho rencontré par l'édition française un an plus tôt, et prédit « une floraison de commentaires » pour Construire le peuple, le livre d'entretiens de Mouffe avec Íñigo Errejón, cofondateur de Podemos. La même année, Jean Vettraino en rend compte dans la Revue Projet.
Les critiques portent sur le cœur du modèle. Dans la revue Constellations, en 2009, Stefan Rummens le compare à d'autres théories, dont celle du populisme d'Ernesto Laclau. Il conclut que le modèle agonistique reste ambigu : Mouffe décrit la démocratie comme une lutte pour l'hégémonie tout en supposant un cadre symbolique commun accepté par tous. Pour Rummens, la tension entre les deux n'est jamais résolue.
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