L'espace social
L'espace est une construction sociale
Description
On traverse une place, on prend un bus, on rentre dans un quartier qui "ne nous ressemble pas" ou au contraire qui nous met tout de suite à l'aise. On a l'habitude de voir tout ça comme un décor : un fond de carte, des rues, des bâtiments, de la distance à parcourir. L'espace serait là, donné, extérieur à nous — on circule dedans, point. C'est exactement cette évidence que le géographe Guy Di Méo prend à rebours dans L'espace social, paru en 1998. Pour lui, l'espace qu'on habite n'est pas un contenant neutre où la vie sociale viendrait se loger. C'est un produit de cette vie sociale, fabriqué par elle, et qui en retour la fabrique.
L'idée a l'air abstraite tant qu'on ne la pose pas sur du concret. Mais prenons un centre-ville historique, une zone pavillonnaire, une cité des années 1960 : trois espaces qui n'ont pas la même forme parce qu'ils n'ont pas eu les mêmes concepteurs, les mêmes habitants, les mêmes rapports de force à l'origine. La pierre garde la mémoire des sociétés qui l'ont dressée. Marcher dans une ville, c'est marcher dans une histoire sociale solidifiée, avec ses hiérarchies, ses frontières invisibles et ses assignations.
Di Méo s'inscrit dans une géographie qui a cessé de se penser comme la science des reliefs et des climats pour devenir celle des sociétés qui façonnent leur territoire. Il emprunte à Lefebvre, à Bourdieu, aux géographes qui, depuis les années 1970, refusent de séparer l'espace et le social. Son pari : montrer que ces deux mots ne désignent pas deux choses reliées, mais une seule, prise sous deux angles.
La question que l’on se pose : Et si l'espace qu'on croit extérieur à nous était en fait fabriqué par nos rapports sociaux — et les fabriquait en retour ?Ce que l’on va voir : On suivra comment un lieu ordinaire se révèle pétri de social, de la trace des sociétés passées jusqu'au moment où l'espace devient un enjeu de domination.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un trottoir n'est jamais qu'un trottoir
Le point de départ de Di Méo tient en une formule simple : il n'existe pas d'espace « en soi », vide, qui précéderait les sociétés et attendrait d'être rempli. L'espace dont parle le géographe social est toujours déjà investi de sens, de pratiques, de valeurs. Un trottoir, en apparence, c'est une bande de béton. Mais sa largeur, sa place par rapport à la chaussée, le fait qu'on y marche ou qu'on y stationne, qu'il soit encombré de terrasses ou vide, tout cela résulte de choix, d'usages et de rapports entre des groupes qui n'ont pas le même poids dans la ville.
Pour penser ça, Di Méo reprend une distinction héritée d'Henri Lefebvre entre l'espace conçu — celui des urbanistes, des plans, des règlements — l'espace perçu — les pratiques réelles des gens qui l'habitent — et l'espace vécu, chargé d'affects, de souvenirs, d'appartenances. Un même lieu existe donc sur plusieurs plans à la fois. La place dessinée par l'architecte n'est jamais tout à fait la place où les adolescents se retrouvent le soir, ni celle où un ancien du quartier revoit le marché de son enfance.
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02 Chapitre 2 — Des lieux qui gardent la trace de qui les a faits
Un espace est un sédiment. Il porte, superposées, les marques des sociétés qui s'y sont succédé. Di Méo aime cette image d'un territoire comme feuilleté temporel : une parcelle agricole héritée du Moyen Âge, un tracé de rue dessiné au XIXe siècle, un lotissement des années 1980, une zone commerciale récente peuvent cohabiter sur quelques kilomètres carrés. Chaque strate raconte un état des rapports sociaux — qui possédait la terre, qui décidait, qui travaillait, qui habitait.
Cette épaisseur n'est pas qu'historique, elle est active. Les formes héritées orientent ce qu'on peut faire aujourd'hui. Un parcellaire ancien contraint la construction moderne, un réseau de voies dessiné pour des charrettes commande encore la circulation, une ancienne frontière de classe entre deux quartiers continue de peser sur les prix et les réputations longtemps après que sa raison d'être a disparu. L'espace a de l'inertie : il résiste, il garde, il transmet.
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03 Chapitre 3 — Le corps, le quartier, l'État : des échelles emboîtées
Un des apports forts du livre tient à sa manière de refuser une échelle unique. L'espace social n'est pas seulement le quartier, ni seulement la nation : il se décline en niveaux imbriqués, du corps individuel jusqu'au monde, et chaque niveau a sa logique propre. Di Méo insiste : on habite plusieurs espaces à la fois, et les tensions viennent souvent de leur articulation.
Le premier espace, c'est le corps lui-même, point d'ancrage de toute expérience. Autour de lui s'organisent des cercles : le logement, le quartier de la vie quotidienne, la ville, la région, l'État, les grands ensembles supranationaux. On ne vit pas chacun de ces cercles de la même façon. Le quartier se vit par les pieds, dans la familiarité des trajets ; l'État se vit par l'impôt, la langue, l'administration, la carte d'identité ; le niveau mondial se vit par les prix, les flux, l'information. Des rapports sociaux de nature différente opèrent à chaque étage.
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04 Chapitre 4 — Quand l'espace devient un objet de pouvoir
Si l'espace est produit par la société, alors le contrôler, c'est contrôler la société. C'est là que la géographie sociale de Di Méo cesse d'être une simple grille de lecture pour devenir une manière de regarder le pouvoir en face. Aménager, zoner, tracer une ligne de tram, décider qu'un terrain sera résidentiel ou industriel : ces gestes techniques sont des gestes politiques, parce qu'ils répartissent l'accès aux ressources, aux emplois, à la tranquillité, à la valeur.
La force de l'approche, c'est de montrer que la domination n'a pas besoin de se dire pour s'exercer. Elle s'inscrit dans le sol, dans la distance qui sépare les logements sociaux des centres d'emploi, dans l'inégale densité des équipements, dans ces frontières qu'aucun panneau ne signale mais que tout le monde connaît. L'espace naturalise les hiérarchies : ce qui a été décidé par des acteurs finit par ressembler à un état de fait, à un paysage, à quelque chose qu'on ne discute plus.
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05 Conclusion
On repart de ce trottoir ordinaire par lequel on avait commencé. Après Di Méo, il ne se laisse plus voir comme une bande de béton. Il est devenu une archive : l'empreinte des sociétés qui l'ont tracé, l'inégale répartition de ceux qui y passent, le résultat de décisions qui portaient sur bien autre chose que de la circulation. L'espace social, c'est cette conviction tenue de bout en bout — le lieu et le rapport social ne sont pas deux réalités à relier, mais une seule, qu'on peut lire à la condition d'avoir la bonne grille.
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