Les mouvements sociaux
L'action collective à l'ère globale
Description
Un ouvrier qui débraye devant son usine, un drapeau, un cortège qui descend la rue : pendant plus d'un siècle, c'est l'image que renvoie l'expression « mouvement social ». Le conflit était lisible. D'un côté le patronat, de l'autre le travail organisé, et entre les deux un rapport de force qu'on mesurait en journées de grève. On savait qui réclamait quoi, au nom de quelle classe, contre quel adversaire. Le mouvement avait une adresse, un syndicat, une carte.
Cette image tient de moins en moins. Les contestations d'aujourd'hui ne défilent plus seulement pour le salaire. Elles parlent d'environnement, de reconnaissance, de genre, de territoire, de dignité. Elles s'organisent sur des réseaux plutôt que dans des bureaux, traversent les frontières, et rassemblent des gens qui n'appartiennent à aucune classe commune. Le sociologue Antimo Farro reprend ce fil : comprendre comment l'action collective s'est déplacée, du cœur de l'usine industrielle vers un monde où le capitalisme, les identités et les luttes se jouent désormais à l'échelle de la planète.
Son travail refuse autant la nostalgie du vieux mouvement ouvrier que l'idée que tout cela serait devenu flou, dispersé, sans consistance. Il cherche une grammaire. Pas pour ranger les luttes dans des cases, mais pour saisir ce qui se recompose quand des millions de personnes continuent d'agir ensemble, autrement, dans un espace qui n'est plus celui où ces mouvements étaient nés.
La question que l’on se pose : Que devient l'action collective quand elle cesse de se jouer dans l'usine et dans les frontières d'un seul pays ?Ce que l’on va voir : Comment un sociologue relit un siècle de luttes pour éclairer ce que la globalisation fait à notre manière de nous révolter ensemble.
Sommaire
01 Chapitre 1 — De l'ouvrier à l'acteur : ce qui a changé de camp
Pour comprendre où en sont les mouvements sociaux, Farro remonte à ce qui faisait leur matrice : le conflit industriel. Pendant la première moitié du vingtième siècle, la sociologie pensait l'action collective à partir d'une opposition centrale, celle du capital et du travail. Le mouvement ouvrier en était le modèle parfait. Un acteur, la classe ouvrière, défini par sa position dans la production ; un adversaire, le patronat ; un enjeu, le contrôle du travail et la répartition de ses fruits. Tout tenait dans ce triangle. On pouvait presque déduire les revendications de la place qu'occupaient les gens dans l'appareil productif.
Ce modèle avait une force : il reliait l'identité au conflit. On luttait parce qu'on était ouvrier, et on devenait pleinement ouvrier en luttant. L'usine fournissait à la fois le lieu, l'adversaire et la communauté. Mais à partir des années 1960 et 1970, quelque chose se fissure. Les sociétés occidentales se transforment, l'emploi industriel recule, et surgissent des mobilisations que la grille classe/travail n'explique plus. Étudiants, femmes, écologistes, minorités : ces gens ne contestent pas d'abord un salaire, ils contestent une manière d'être défini, dominé, ignoré.
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02 Chapitre 2 — Quatre familles pour une même colère
Une fois posé ce passage de l'ouvrier à l'acteur, reste à cartographier la diversité réelle des mobilisations. Farro ne jette pas tout dans le même sac. Il distingue des logiques différentes, qui coexistent souvent dans une même époque, parfois dans un même mouvement. La première reste la logique proprement sociale, héritière directe du conflit du travail : lutte pour l'emploi, contre la précarité, pour les droits des salariés. Elle n'a pas disparu, elle s'est transformée, portée par des travailleurs plus fragmentés, moins syndiqués, plus difficiles à rassembler sous une seule bannière.
La deuxième logique est culturelle et identitaire. Ici, l'enjeu est la reconnaissance : être vu, nommé, respecté dans ce qu'on est. Les mouvements féministes, les luttes des minorités ethniques, sexuelles ou régionales en relèvent. Ce qu'on réclame n'est pas d'abord redistributif, c'est symbolique et existentiel. On conteste une image, une hiérarchie des dignités, un ordre qui range certains en bas. Cette logique peut se combiner à la précédente, mais elle obéit à une grammaire propre, où le sujet même de la lutte est en jeu.
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03 Chapitre 3 — Du quartier à la planète : quand la lutte change d'échelle
Ces logiques se déployaient longtemps à l'intérieur d'un cadre évident : l'État-nation. C'était lui qui fixait les règles du travail, reconnaissait les identités, décidait des politiques. On s'adressait à lui, on négociait avec lui, on le combattait. L'adversaire avait une capitale. Avec la globalisation, ce cadre se brouille. Les décisions qui pèsent sur la vie des gens se prennent ailleurs : marchés financiers, firmes transnationales, institutions internationales, chaînes de production qui enjambent les continents. Le pouvoir se délocalise, et les mouvements se retrouvent face à un adversaire sans adresse unique.
Farro montre que l'action collective répond à ce déplacement en changeant elle-même d'échelle. Les luttes locales ne cessent pas — on se bat toujours pour une usine, un quartier, une terre menacée. Mais elles se relient désormais à des réseaux qui débordent les frontières. Une mobilisation paysanne du Sud croise une campagne de consommateurs du Nord ; un conflit industriel local devient le symptôme d'une délocalisation mondiale. Le mouvement altermondialiste, qui prend forme au tournant des années 2000 autour des grands sommets et des forums sociaux, incarne ce moment où la contestation se pense enfin à l'échelle du système qu'elle vise.
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04 Chapitre 4 — Agir ensemble quand plus rien ne tient en place
En suivant ce fil jusqu'au bout, on touche à ce que la globalisation fait de plus profond aux mouvements sociaux : elle défait la coïncidence qui les avait fondés. Longtemps, trois choses se superposaient presque parfaitement — un espace, l'État-nation ; un acteur, une classe ou un peuple ; un adversaire, localisable. Agir ensemble, c'était s'inscrire dans cette superposition. Aujourd'hui, les trois se décollent. L'espace où se décide notre sort n'est plus celui où l'on vote. L'acteur ne se laisse plus déduire d'une position économique. L'adversaire n'a plus de porte à laquelle frapper.
Farro refuse d'en conclure que l'action collective s'épuise. Ce qu'il décrit, c'est une recomposition, pas une disparition. Les gens continuent de se mobiliser, massivement, mais ils doivent désormais inventer leur unité au lieu d'en hériter. Le « nous » ne précède plus la lutte, il se construit dans la lutte, à partir de causes qui traversent les frontières et les identités. C'est plus exigeant et plus incertain, parce qu'il n'y a plus de communauté toute faite sur laquelle s'appuyer. Mais c'est aussi ce qui rend ces mouvements capables de se saisir d'enjeux — climat, migrations, numérique — qu'aucun cadre national ne peut traiter seul.
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05 Conclusion
On était parti de l'ouvrier devant son usine, figure claire d'un conflit lisible. Farro montre comment cette figure s'est déplacée vers l'acteur, qui se mobilise au nom de ce qu'il veut être ; comment les luttes se sont diversifiées en familles qui se croisent et se mêlent ; et comment la globalisation a fait éclater le cadre national où tout cela s'ordonnait. Le mouvement social n'a pas disparu avec son modèle d'origine. Il a changé d'échelle, d'adversaire et de langue.
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