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Les fonctionnaires

Les fonc­tion­naires

Luc Rouban

Qui sont les fonctionnaires ?

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Description

On dit « les fonctionnaires » comme si c'était une tribu homogène, reconnaissable à ses habitudes, ses horaires, son rapport au travail. Le mot sert d'adjectif autant que de nom : on a l'air fonctionnaire, on raisonne fonctionnaire, on prend ses vacances comme un fonctionnaire. Et pourtant, derrière cette étiquette unique, il y a en France environ cinq millions et demi d'agents publics qui ne se croisent jamais, ne gagnent pas les mêmes salaires, n'ont pas les mêmes diplômes et ne font pas du tout le même métier.

Le politiste Luc Rouban a passé des années à démonter cette illusion d'unité. Entre l'infirmière d'un hôpital de province, le professeur agrégé d'un lycée parisien, l'agent d'entretien d'une mairie rurale et le haut fonctionnaire d'un cabinet ministériel, qu'y a-t-il de commun, au juste, à part un employeur public et un mot ? Sa réponse tient en une enquête patiente sur ce que « fonctionnaire » recouvre réellement — les corps, les grades, les statuts, les trajectoires sociales.

Car le terme charrie plus de représentations que de faits. Privilégiés protégés pour les uns, serviteurs mal payés d'un État qui les néglige pour les autres : le fonctionnaire est devenu un personnage sur lequel on projette ses colères et ses nostalgies. Regarder qui il est vraiment, c'est regarder autrement ce qu'on attend de l'État.

La question que l’on se pose : Qui sont vraiment les gens qu'on range sous le mot unique de « fonctionnaire » ?Ce que l’on va voir : Derrière une étiquette qui aplatit tout, une population éclatée, un statut né d'une méfiance ancienne, et un personnage que la politique ne cesse de réinventer.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un mot pour cinq millions de gens qui n'ont presque rien en commun

Le premier réflexe de Rouban, c'est de compter — et de montrer que le compte lui-même pose problème. On parle d'environ cinq millions et demi d'agents publics en France, soit à peu près un actif sur cinq. Mais à l'intérieur de ce bloc, tout se disperse. Les trois quarts ne sont pas de hauts cadres mais des agents d'exécution et des professions intermédiaires : aides-soignants, agents techniques, policiers, enseignants, personnels administratifs. L'image du haut fonctionnaire en costume qui vient à l'esprit quand on prononce le mot concerne une poignée de milliers de personnes, pas le grand nombre.

La diversité des métiers est telle qu'elle rend le portrait-robot impossible. Un pompier, une magistrate, un guichetier de préfecture, une chercheuse du CNRS, un éboueur municipal : même employeur public, mais rien d'autre en partage. Les niveaux de diplôme vont de l'absence de qualification à plusieurs années d'études supérieures. Les salaires s'étalent dans un rapport de un à huit, parfois davantage. Parler d'un « groupe » social suppose une cohésion que les chiffres démentent à chaque ligne.

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02

Chapitre 2 — Trois fonctions publiques, trois mondes qui s'ignorent

La première ligne de partage, c'est l'architecture même du système. Il n'existe pas une fonction publique mais trois, séparées depuis les années 1980. La fonction publique d'État regroupe les agents des ministères, l'enseignement, la police, la justice. La fonction publique territoriale rassemble les personnels des communes, départements et régions. La fonction publique hospitalière couvre les hôpitaux et une partie du médico-social. Trois ensembles de taille comparable, avec leurs règles, leurs cultures et leurs carrières propres.

Ces trois mondes se connaissent mal et se mélangent peu. Un agent territorial passe rarement à l'hôpital, un enseignant d'État ne devient presque jamais cadre d'une collectivité. Les conditions de travail, les rémunérations, le prestige associé diffèrent nettement. La territoriale concentre beaucoup d'emplois peu qualifiés, souvent féminins et mal payés. L'hospitalière porte la pénibilité physique des métiers de soin. L'État abrite aussi bien des enseignants que les fameux grands corps. On range tout cela sous un mot ; Rouban montre qu'on additionne des réalités qui ne communiquent pas.

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03

Chapitre 3 — Le statut, une protection née d'une méfiance

Reste ce qui unit malgré tout : le statut. C'est l'élément que le grand public associe le plus à la figure du fonctionnaire — l'emploi à vie, la sécurité. Rouban en retrace la logique, qui n'a rien d'un cadeau. Le statut général de 1946, puis sa refonte au début des années 1980, visait moins à protéger les agents qu'à protéger l'intérêt général d'eux. En garantissant la place, on soustrait l'agent aux pressions : il ne doit sa carrière ni à un patron, ni à un élu, ni à une faveur.

L'idée vient de loin. Sous la Troisième République, l'administration était un terrain de clientélisme : on nommait, on révoquait au gré des majorités. Le statut est né du souci inverse — rendre l'agent indépendant du pouvoir politique du moment, pour qu'il serve la loi et non l'homme qui l'applique. La sécurité de l'emploi est la contrepartie d'une neutralité exigée. Le fonctionnaire n'a pas le droit de faire grève sur certaines fonctions, doit une obligation de réserve, sert l'État quelle que soit la couleur du gouvernement.

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04

Chapitre 4 — Ce que le mot « fonc­tion­naire » cache quand on le prononce

Si « les fonctionnaires » ne forment ni un groupe social cohérent, ni même une catégorie juridique stable, pourquoi le mot garde-t-il une telle charge ? Parce qu'il a cessé d'être une description pour devenir un personnage politique. Rouban montre que le fonctionnaire fonctionne comme un écran de projection : chaque camp y voit ce dont il a besoin pour raconter sa propre histoire de l'État.

Pour une partie de la droite libérale, le fonctionnaire incarne la dépense, la rigidité, le privilège à la charge des autres : réduire son nombre devient un symbole d'efficacité, bien au-delà de ce que les économies réelles justifient. Pour une partie de la gauche, il incarne au contraire le service public menacé, le dernier rempart contre la marchandisation, le dévouement mal récompensé. Les deux récits parlent du même mot, mais aucun ne parle vraiment des agents : ils parlent d'une idée de l'État, défendue ou combattue à travers une silhouette.

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05

Conclusion

Au bout de l'enquête, le mot a fondu. Il reste cinq millions et demi de personnes, réparties en trois fonctions publiques qui s'ignorent, hiérarchisées en catégories étanches, de plus en plus nombreuses à travailler hors du statut qui définissait pourtant le corps. L'infirmière, l'agrégé, l'agent territorial et l'administrateur partagent un employeur et une étiquette — guère davantage. Ce que Rouban appelle « les fonctionnaires » est moins un groupe qu'une catégorie statistique qu'on a longtemps prise pour une communauté.

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