L'enfant insuffisamment bon
L'enfant qui déçoit l'attente familiale
Description
Il y a l'enfant qu'on attend, et il y a l'enfant qui arrive. Avant même la naissance, une famille se raconte une histoire : ce bébé viendra réparer un deuil, prolonger une lignée, consoler une mère, remplacer un frère disparu. Les psychanalystes ont un nom pour cette fiction qui précède le nouveau-né : le roman familial. C'est le scénario silencieux dans lequel un enfant est inscrit avant d'avoir dit un mot, avant d'avoir un visage, avant d'exister autrement que comme promesse.
Francine André-Fustier, psychologue clinicienne et thérapeute familiale, travaille sur ce qui se passe quand l'enfant réel ne coïncide pas avec cet enfant rêvé. Pas l'enfant malade, pas l'enfant en danger — l'enfant qui déçoit, tout simplement. Celui qui ne répond pas à l'attente, qui n'occupe pas la place prévue, qui ne rend pas aux siens ce qu'ils espéraient recevoir de lui. Elle reprend une formule de Winnicott, la mère "suffisamment bonne", et la retourne : et si, parfois, c'était l'enfant qu'on jugeait insuffisamment bon ?
Le titre peut faire grincer, et c'est voulu. Car derrière la provocation, il y a une idée qui déplace tout : le malaise d'un enfant n'est pas toujours quelque chose qui se loge en lui. Il peut être la part visible d'une histoire qui le dépasse, celle du groupe entier dans lequel il est né.
La question que l’on se pose : Que se passe-t-il pour un enfant quand il ne parvient pas à être celui que sa famille attendait ?Ce que l’on va voir : Comment une place assignée bien avant la naissance peut devenir une charge que l'enfant porte pour tout le groupe.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Le roman familial avant l'enfant réel
Un enfant n'arrive jamais dans le vide. Avant sa conception, il existe déjà sous forme de récit — ce que les parents imaginent, redoutent, projettent. André-Fustier appelle ça le roman familial : l'ensemble des représentations, des mythes et des attentes qui préexistent au bébé et lui préparent une place. Cette place a une forme précise, parfois rigide. On attend un garçon, on attend une fille sage, on attend celui qui portera le nom, celui qui réussira là où un parent a échoué, celui qui recollera un couple qui se fissure.
Le problème n'est pas qu'il y ait un récit — il y en a toujours un, et c'est même nécessaire. Un enfant a besoin d'être désiré, pensé, attendu pour advenir. Ce qui coince, c'est quand l'écart entre l'enfant rêvé et l'enfant réel devient trop grand, et surtout quand la famille ne tolère pas cet écart. Un enfant vif qu'on espérait calme, un enfant ordinaire qu'on destinait à l'exception, un enfant vivant qui occupe la place d'un mort qu'on n'a pas fait le deuil.
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02 Chapitre 2 — Celui qui ne tient pas le rôle
Que devient un enfant à qui l'on a confié un rôle qu'il ne peut pas jouer ? André-Fustier décrit plusieurs figures. Il y a l'enfant de remplacement, conçu après la mort d'un autre, et qui vit avec un fantôme pour aîné — on attend de lui qu'il soit celui qui n'est plus, tâche évidemment impossible. Il y a l'enfant réparateur, censé consoler une mère dépressive ou souder un couple, et qui échoue parce que ce n'est pas le travail d'un enfant. Il y a celui qu'on compare sans fin à un frère brillant.
Dans tous les cas, l'enfant se retrouve pris dans une assignation qui le dépasse. Il n'a pas choisi la place, il l'a reçue. Et quand il n'arrive pas à la tenir — ce qui est le plus souvent inévitable — quelque chose se dérègle. L'enfant peut s'effondrer sous la charge, développer des troubles, échouer scolairement, s'agiter, se replier. Le symptôme devient sa façon à lui de signaler qu'il ne peut pas porter ce qu'on lui demande.
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03 Chapitre 3 — Les loyautés invisibles qui pèsent
Pour comprendre pourquoi un enfant accepte de porter ce fardeau, André-Fustier s'appuie sur une notion venue de la thérapie familiale : les loyautés invisibles, concept que l'on doit au psychiatre hongrois Ivan Boszormenyi-Nagy. L'idée est que chacun est lié aux siens par une comptabilité souterraine de dettes et de dus, une loyauté qui traverse les générations sans jamais s'énoncer. On est fidèle à sa famille même contre son propre intérêt, parfois même contre son propre bonheur.
Un enfant est d'une loyauté extrême. S'il sent que sa mère a besoin qu'il reste fragile pour avoir quelqu'un à materner, il restera fragile. Si le mythe familial veut que les hommes de la lignée échouent, il échouera. Non par masochisme, mais par attachement : trahir le scénario, ce serait trahir les siens, et aucun enfant ne peut se permettre de perdre sa place dans le groupe qui le fait exister. Il préfère être l'insuffisant aimé que le réussi exclu. Le sacrifice n'a rien d'héroïque à ses yeux, il va de soi.
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04 Chapitre 4 — Soigner le groupe, pas le symptôme
C'est ici que le travail d'André-Fustier prend sa pleine mesure, car elle ne se contente pas de décrire : elle est thérapeute familiale d'orientation analytique, et sa pratique découle directement de ces constats. Si le symptôme d'un enfant appartient au groupe, alors c'est le groupe qu'il faut recevoir. Pas l'enfant seul, pas le couple parental de son côté — la famille réunie dans la même pièce, avec le même thérapeute, ou souvent plusieurs co-thérapeutes qui observent ensemble ce qui se joue entre les membres.
La thérapie familiale analytique part d'une hypothèse simple à énoncer et radicale dans ses conséquences : la souffrance se joue dans les liens, pas seulement dans les têtes. Ce qui circule entre les membres de la famille — les projections, les non-dits, les places assignées — se rejoue dans la séance, sous les yeux du thérapeute. Celui-ci devient le témoin et le réceptacle de ce qui ne peut pas se dire, de la même façon qu'en cure individuelle l'analyste reçoit le transfert. Mais ici, le transfert est partagé par tout un groupe, et c'est le groupe lui-même qui, peu à peu, se met à penser ce qu'il n'avait fait que rejouer.
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05 Conclusion
L'enfant insuffisamment bon n'existe pas vraiment comme catégorie — c'est le renversement qui compte. André-Fustier prend une attente déçue, un enfant qui ne tient pas la place qu'on lui avait taillée, et montre que la déception ne dit rien de l'enfant et beaucoup du roman dans lequel on l'avait inscrit. Celui qu'on croyait défaillant était en fait le plus loyal, le dépositaire d'une histoire familiale qui cherchait quelqu'un pour la porter.
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