L'enfant africain et ses univers
L'enfant africain et ses mondes
Description
Un enfant naît quelque part entre Douala, Bamako ou Kinshasa. À sa naissance, il n'appartient pas seulement à sa mère et à son père : il entre dans une lignée, un clan, un réseau de tantes, d'oncles et de grands-parents qui ont tous, d'une manière ou d'une autre, des droits et des devoirs sur lui. On le confie, on le prête, on l'élève à plusieurs. Ce qu'un psychologue européen appellerait un enfant « placé » est ici une pratique ordinaire, un fil normal du tissu familial. C'est de ce décalage que part le psychologue camerounais Ferdinand Ezémbé dans son livre L'enfant africain et ses univers.
Ezémbé a passé des années entre les deux rives : formé à la psychologie en France, praticien auprès de familles africaines et d'enfants migrants, il connaît les grilles occidentales et sait exactement où elles grincent. Son livre refuse le piège facile — ni idéalisation d'une Afrique intacte, ni mesure des enfants africains à l'aune d'un développement pensé ailleurs. Il tente autre chose : décrire les mondes réels dans lesquels ces enfants grandissent, et croiser ce que la psychologie du développement a établi avec ce que la culture, elle, organise.
L'enjeu n'est pas académique. Des millions d'enfants grandissent aujourd'hui à cheval sur deux systèmes : celui de la lignée et des ancêtres, celui de l'école et du cabinet de consultation. Comprendre comment ces mondes se composent, et parfois se heurtent, c'est comprendre quelque chose de concret sur ce qui se joue quand un enfant change de continent sans changer de parents.
La question que l’on se pose : Comment grandit un enfant quand sa culture et les théories qui prétendent le décrire ne parlent pas la même langue ?Ce que l’on va voir : On suit l'enfant africain depuis la place qu'il occupe dans sa lignée jusqu'aux cabinets où ses parents viennent chercher un sens, et on voit ce que ce double ancrage change dès qu'un enfant traverse une frontière.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Grandir dans un monde où l'enfant appartient à tous
Ezémbé commence par un fait tout simple et pourtant déroutant pour un regard occidental : dans beaucoup de sociétés africaines, l'enfant n'est pas la propriété affective exclusive du couple qui l'a conçu. Il appartient d'abord à une lignée. Les oncles maternels, dans les systèmes matrilinéaires, peuvent avoir plus d'autorité sur lui que le père biologique. Les grands-mères élèvent les petits-enfants comme une évidence. On « donne » un enfant à une parente qui n'en a pas, on le confie à un frère installé en ville pour qu'il aille à l'école. Ce que l'on nommerait abandon ou placement ailleurs est ici une circulation normale, réglée par des codes précis.
Cette manière de faire repose sur une idée de la personne très différente de l'individu occidental. L'enfant n'est pas d'abord un sujet à épanouir dans sa singularité ; il est un maillon, porteur du nom, de la dette et de la continuité du groupe. Ezémbé insiste : cela ne veut pas dire que l'amour individuel n'existe pas — il existe, intense — mais qu'il se déploie dans un cadre où le collectif passe avant. On n'élève pas un enfant pour qu'il « se réalise », on l'élève pour qu'il tienne sa place.
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02 Chapitre 2 — Quand la psychologie occidentale bute sur un autre modèle
La psychologie du développement s'est largement construite sur un enfant particulier : occidental, élevé par deux parents dans un foyer restreint, observé en laboratoire. Ezémbé ne la rejette pas — il la connaît trop bien pour ça — mais il montre où elle dérape quand on l'applique sans précaution. La théorie de l'attachement, par exemple, suppose une figure maternelle quasi unique dont la présence ou l'absence détermine la sécurité de l'enfant. Or dans un univers où plusieurs femmes maternent, où l'enfant passe de bras en bras, la question de « la » figure d'attachement se pose autrement.
Ce qu'une grille unique lit comme carence peut n'être qu'une autre organisation. Un enfant élevé par sa grand-mère pendant que sa mère travaille en ville n'est pas un enfant privé de mère ; il est un enfant au multi-maternage. Confondre les deux, c'est fabriquer des diagnostics qui disent surtout la culture de celui qui diagnostique. Ezémbé en donne des exemples concrets tirés de sa pratique, où des comportements parfaitement adaptés à leur contexte d'origine sont relus, en France, comme des troubles.
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03 Chapitre 3 — Entre esprits, ancêtres et cabinet de consultation
Dans les mondes que décrit Ezémbé, le malheur de l'enfant a souvent une cause qui ne figure dans aucun manuel de pédiatrie. Un enfant qui ne grandit pas, qui tombe malade à répétition, qui « n'est pas comme les autres », peut être lu à travers la grille des ancêtres mécontents, d'un esprit, d'une sorcellerie, d'un pacte rompu. Ce ne sont pas, pour les familles, des superstitions résiduelles : ce sont des systèmes d'explication cohérents, qui donnent un sens et surtout une action possible au désarroi des parents.
Ezémbé décrit des représentations marquantes, comme celle de l'« enfant ancêtre » ou de l'enfant qui ne fait que passer, venu et reparti plusieurs fois — une manière de penser les décès répétés de nourrissons qui, avant d'être une croyance, est d'abord une façon de supporter l'insupportable. Le devin, le guérisseur, le rituel offrent un cadre où la souffrance se nomme et se traite collectivement, là où le cabinet du psychologue propose une parole individuelle que la famille ne reconnaît pas toujours comme un soin.
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04 Chapitre 4 — Le même enfant, deux continents, deux grammaires
Tout ce que le livre a posé prend un relief particulier au moment où l'enfant quitte son continent. L'enfant migrant, ou né en Europe de parents venus d'Afrique, grandit littéralement entre deux grammaires du monde. À la maison, la lignée, l'autorité de l'oncle, le respect dû aux aînés, les ancêtres présents dans les décisions. À l'école et dans la rue, l'individu, l'égalité, l'expression de soi, la liberté de choix. Ce n'est pas un simple décalage de coutumes : ce sont deux manières de définir ce qu'est une personne.
Ezémbé décrit les positions impossibles que cela crée. L'enfant devient souvent le traducteur de sa propre famille — maîtrisant la langue et les codes du pays d'accueil mieux que ses parents, il se retrouve en position d'autorité là où sa culture d'origine lui demande la soumission. Les rôles s'inversent, et avec eux une part de l'équilibre familial. Les services sociaux, de bonne foi, lisent parfois les pratiques parentales venues d'ailleurs comme de la maltraitance ou de la négligence, faute de connaître le monde dont elles viennent.
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05 Conclusion
On est parti d'un enfant qui appartient à tous, inscrit dès sa naissance dans une lignée, un nom, une dette. On le retrouve, au bout du parcours, en train de tenir deux univers à la fois dans une salle de classe française ou un cabinet de pédopsychiatrie. Entre les deux, Ezémbé aura montré que la psychologie seule ne suffit jamais à décrire cet enfant, que la culture seule l'enfermerait dans une tradition fantasmée, et que c'est au croisement des deux que se tient la vérité de son développement.
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