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Le travail sans qualités

Le travail sans qualités

Richard Sennett

Ce que la flexibilité fait au caractère

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Description

En 1972, un jeune sociologue nommé Richard Sennett passe du temps avec un concierge d'immeuble à Boston, un immigré italien qu'il appelle Enrico. Vingt-cinq ans plus tard, par hasard, dans un salon d'aéroport, il tombe sur son fils — qu'il appelle Rico. Entre les deux hommes, une génération, la même famille, et deux mondes du travail qui ne se parlent presque plus. Le père avait un métier répétitif, parfois humiliant, mais une trajectoire : il savait où il en serait dans trente ans, il pouvait lire sa vie comme une ligne. Le fils, lui, a tout ce que le père n'a pas eu — diplôme, salaire confortable, consultant qui déménage au gré des opportunités.

Et pourtant Rico va mal, d'une manière que son père n'aurait pas comprise. Il a réussi selon tous les critères qui comptent, mais il n'arrive plus à raconter sa propre vie comme une histoire qui tient debout. Il change de poste, de ville, de collègues au rythme du marché ; il n'ose plus promettre quoi que ce soit à ses enfants sur ce qu'ils seront demain, parce qu'il n'en sait rien lui-même. Ce qui a fondu entre Enrico et Rico, ce n'est pas le confort matériel. C'est la possibilité de se tenir dans le temps long.

Sennett en a tiré un livre, paru en 1998, qui demande ce que le nouveau capitalisme — celui de la flexibilité, des équipes mouvantes, des carrières en zigzag — fait à ce qu'on appelle, faute de mieux, le caractère : cette part de nous qui a besoin de loyautés durables, d'engagements qu'on tient, d'un fil qui relie ce qu'on était à ce qu'on sera.

La question que l’on se pose : Que devient le caractère quand le travail ne laisse plus construire une vie dans la durée ?Ce que l’on va voir : Comment un sociologue a suivi deux générations d'une même famille pour mesurer ce que la flexibilité coûte à ceux qui la vivent.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Enrico et Rico — deux hommes, deux temps

Enrico avait vidé des poubelles et nettoyé des sols pendant plus de vingt ans dans le même immeuble. Un travail que personne n'enviait, dont il ne tirait aucune fierté intellectuelle, et qui l'avait souvent fait se sentir invisible. Mais ce travail avait une forme : des horaires fixes, un syndicat, une épargne qui montait chaque année, une maison achetée dans la banlieue, deux enfants poussés vers l'école. Enrico vivait une vie qu'il pouvait décrire d'un bout à l'autre, parce qu'elle avançait dans une seule direction.

Ce que Sennett remarque, c'est que le temps d'Enrico était cumulatif. Chaque année ajoutée aux précédentes comptait ; l'ancienneté était une valeur, la lenteur n'était pas un défaut. Enrico mesurait sa dignité non pas à ce qu'il faisait dans la journée, mais à ce que cette journée, répétée mille fois, finissait par construire. Il subissait une routine, oui — et la routine, depuis Adam Smith, passe pour l'ennemie de l'esprit humain. Mais cette routine lui donnait quelque chose que son fils, lui, ne possède pas.

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02

Chapitre 2 — Le mot d'ordre : être flexible

Le mot qui résume ce nouveau monde, c'est flexibilité. On l'emploie comme une évidence vertueuse : être flexible, c'est s'adapter, rester ouvert, ne pas se figer. Sennett rappelle que le mot vient du comportement des arbres sous le vent — ils plient et reviennent à leur forme. Le capitalisme contemporain a gardé le pli et oublié le retour. On demande aux gens de se plier sans arrêt, mais rien ne garantit qu'ils retrouveront jamais une forme stable.

Concrètement, la flexibilité recouvre trois choses. D'abord la réinvention permanente des institutions : les entreprises se réorganisent, fusionnent, se découpent, non pas en réponse à une crise mais comme mode de fonctionnement normal. Ensuite la spécialisation flexible de la production, cette capacité à changer vite de produit pour coller à une demande qui bouge. Enfin la concentration du pouvoir sans centralisation : les ordres descendent toujours d'en haut, mais plus personne en haut n'assume d'être responsable de la trajectoire de qui que ce soit.

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03

Chapitre 3 — La boulangerie où personne ne sait faire le pain

Pour saisir ce que la flexibilité fait aux gestes eux-mêmes, Sennett retourne dans une boulangerie de Boston qu'il avait étudiée dans les années 1970. À l'époque, les boulangers étaient des ouvriers grecs qui connaissaient la pâte au toucher, sentaient la cuisson à l'odeur, se transmettaient un savoir de la main qui définissait leur identité. Ils n'aimaient pas forcément leur patron, mais ils savaient faire quelque chose, et ce savoir était à eux.

Quand il y revient, tout a changé. Le fournil est désormais piloté par ordinateur. Les ouvriers, pour la plupart, ne savent plus faire le pain à la main ; ils appuient sur des icônes à l'écran, surveillent des courbes, interviennent quand une alarme sonne. Le travail est devenu propre, moins physique, moins qualifié au sens ancien. Et surtout, le pain lui-même est devenu une donnée parmi d'autres : la même équipe pourrait, en changeant de programme, produire autre chose demain.

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04

Chapitre 4 — Un caractère a besoin d'un récit

Derrière tous ces cas, Sennett poursuit une seule idée, et c'est elle qui donne au livre sa portée : un caractère ne se construit que dans la durée. Ce qu'on appelle le caractère — pas la personnalité changeante, mais les traits qu'on valorise en soi et pour lesquels on veut être reconnu des autres — suppose de la loyauté, de l'engagement mutuel, la poursuite d'objectifs sur le long terme. Or ce sont précisément les choses que le travail flexible ne permet plus.

Le point le plus profond touche au récit. Un être humain donne sens à sa vie en se la racontant comme une histoire : un enchaînement où les épreuves mènent quelque part, où les choix d'hier éclairent ceux d'aujourd'hui, où l'on peut dire « je suis devenu ceci parce que ». Enrico, malgré la pauvreté de son travail, avait ce récit. Rico, malgré sa réussite, l'a perdu. Quand on change tout tous les trois ans, les événements ne s'enchaînent plus, ils se juxtaposent. La vie devient une série de fragments sans fil, et il n'y a plus de « parce que » pour les relier.

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05

Conclusion

Entre Enrico et Rico, le progrès matériel est incontestable, et Sennett ne cède jamais à la nostalgie d'un âge d'or du travail industriel, qu'il

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