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Le rationalisme d'Ibn Khaldoun

Le ra­tio­na­lisme d'Ibn Khaldoun

'Abd al-Rahman ibn Mohammad Ibn Khaldoun

Ibn Khaldoun, extraits raisonnés

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Description

Au tournant de l'année 1377, dans un château perdu de l'actuelle Algérie, un homme d'une quarantaine d'années se met à écrire. Il a été ministre, ambassadeur, prisonnier, exilé ; il a servi et trahi des sultans d'un bout à l'autre du Maghreb. Retiré quelques années au calme, 'Abd al-Rahman Ibn Khaldoun rédige d'une traite, dit-il, une longue introduction à un projet d'histoire universelle. Cette introduction s'appelle la Muqaddima. Elle va largement éclipser le reste.

Le livre dont il est question ici en rassemble les passages les plus nets, ceux où Ibn Khaldoun cesse de raconter des règnes pour poser une question plus gênante : pourquoi les historiens avant lui ont-ils gobé tant d'absurdités ? Des armées de centaines de milliers d'hommes qu'aucune logistique ne pouvait nourrir, des trésors fabuleux, des généalogies trop belles. « L'histoire, écrit-il, a pour objet véritable de nous faire comprendre l'état social de l'homme. » Lui cherche les causes, les régularités, ce qui dans la vie des sociétés obéit à une mécanique repérable.

L'affaire a quelque chose d'anachronique. On parle d'un juriste musulman du XIVe siècle, formé au droit malikite et à la théologie, qui construit presque seul les outils d'une discipline que l'Occident croira inventer bien plus tard. Les extraits rassemblés ici permettent de suivre ce geste de l'intérieur, dans ses mots à lui.

La question que l’on se pose : Comment un lettré du XIVe siècle en vient-il à traiter l'histoire comme une science à causes et à lois, plutôt que comme un recueil de récits édifiants ?Ce que l’on va voir : On remonte de ses propres pages vers l'idée qui tient tout le reste, puis vers la méthode qui en découle.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un juge tunisien qui en a assez des légendes

Ibn Khaldoun naît à Tunis en 1332, dans une famille andalouse installée au Maghreb après avoir quitté Séville. La peste noire qui frappe vers 1348-1349 emporte ses parents et une partie de ses maîtres ; il le note sèchement, sans pathos, comme un fait qui a vidé les villes et cassé une génération. Cette sécheresse-là, on la retrouvera partout dans son livre. Il regarde les désastres comme des phénomènes, pas comme des punitions divines à déchiffrer.

Sa vie d'adulte est un va-et-vient permanent entre les cours de Fès, de Grenade, de Bougie, de Tlemcen. Il conseille, négocie, tombe en disgrâce, repart. Ce parcours lui donne une matière rare : il a vu de près comment on prend le pouvoir, comment on le perd, comment une dynastie qui paraissait solide s'effondre en quelques décennies. Quand il se met à écrire, il n'écrit pas depuis une bibliothèque mais depuis l'expérience d'un praticien qui a touché la machine politique.

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02

Chapitre 2 — La ʿaṣabiyya, ce ciment qu'on ne voit pas

Au cœur du livre, un seul mot porte presque tout : la ʿaṣabiyya. On le traduit souvent par esprit de corps, solidarité de groupe, cohésion. C'est la force qui fait qu'un ensemble d'hommes se sent lié, se défend, agit comme un seul corps. Ibn Khaldoun en fait le moteur caché de toute l'histoire politique. Là où d'autres voient la volonté d'un grand homme ou la faveur du ciel, lui voit d'abord le degré de solidarité d'un groupe.

Cette cohésion, explique-t-il, naît le plus fort là où la vie est rude. « Les peuples nomades, écrit-il, sont plus aptes que les autres à conquérir l'empire. » Chez les gens du badw, ceux du désert et des steppes, l'existence précaire et le lien de parenté soudent les hommes comme nulle part ailleurs. On dépend les uns des autres pour survivre, on partage le danger ; la loyauté n'est pas un sentiment mais une condition de vie. C'est là, et non dans les villes, que se forge la ʿaṣabiyya la plus dense.

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03

Chapitre 3 — Trois générations et la chute programmée

Une fois le pouvoir pris, le même mécanisme qui a porté la dynastie commence à la ronger. Les vainqueurs s'installent dans les villes, goûtent au confort, à la richesse, aux plaisirs d'une vie sédentaire. La rudesse qui faisait leur force disparaît, et avec elle la solidarité qui en dépendait. « Le luxe corrompt le caractère », note-t-il, et il décrit cette érosion non comme un accident mais comme une loi : ce qui récompense la ʿaṣabiyya finit par la dissoudre.

Il chiffre même cette décadence. « La durée de la vie d'une dynastie, écrit-il, ne dépasse guère trois générations », soit un peu plus d'un siècle. La première garde la dureté du désert et le souvenir vif de la conquête. La deuxième, née dans le pouvoir, profite encore de l'élan mais commence à s'amollir. La troisième n'a plus connu que le confort : elle croit que la gloire lui est due, elle a oublié comment on la gagne, et la cohésion n'est plus qu'un décor.

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04

Chapitre 4 — Lire l'histoire comme on démonte un mécanisme

Au-delà du cycle des dynasties, ce que le livre installe, c'est une posture face au passé. Ibn Khaldoun refuse de prendre un fait pour argent comptant sous prétexte qu'une longue chaîne de témoins le rapporte. « Quand on entend rapporter un fait, pose-t-il, il faut l'examiner et voir s'il est possible ou non. » Son critère n'est pas l'autorité de la source mais la possibilité de la chose : si le récit viole ce que permettent la géographie, l'économie, le nombre d'hommes, il est faux, peu importe qui l'a transmis.

C'est un déplacement considérable. Jusque-là, la critique historique dans son monde consistait surtout à authentifier les transmetteurs, un par un, comme pour les traditions religieuses. Lui ajoute une critique interne : le contenu doit tenir debout au regard des causes. Il convoque pour cela des considérations que l'on dirait aujourd'hui démographiques, climatiques, économiques — il relie même le climat aux tempéraments et la géographie aux mœurs. L'histoire cesse d'être une suite d'anecdotes pour devenir un champ de régularités.

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05

Conclusion

Au bout du compte, le livre ramène toujours à son auteur assis dans son château de 1377, décidé à ne plus recopier ce qui ne tient pas debout. La ʿaṣabiyya, le cycle des trois générations, la courbe de l'impôt : autant de pièces d'un même projet, celui de rendre l'histoire intelligible par ses causes plutôt que par ses légendes. Ce que les extraits donnent à voir, ce n'est pas une collection d'idées fortes, c'est une façon constante de penser qui les engendre toutes.

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