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Le Mythe national

Le Mythe national

Suzanne Citron

Le roman national mis en question

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Description

« Nos ancêtres les Gaulois. » La phrase a traversé un siècle de salles de classe, répétée par des enfants kabyles, antillais, vietnamiens, bretons, dont pas un seul n'avait de Gaulois dans sa généalogie. On la cite aujourd'hui pour rire, comme un vestige colonial un peu gênant. Suzanne Citron, historienne, en a fait tout autre chose : la porte d'entrée d'une enquête sur la manière dont la France s'est racontée à elle-même. Son livre, Le Mythe national, paru en 1987 puis réédité et augmenté jusque dans les années 2000, démonte pièce par pièce le récit qu'on a appris sans jamais le questionner.

Son constat est simple et dérangeant. L'histoire de France qu'on enseigne — celle d'un pays qui se construit en ligne droite, de Vercingétorix à la République, en passant par Clovis, Jeanne d'Arc et la Révolution — n'est pas le résultat neutre de la recherche. C'est une construction, fabriquée à un moment précis, pour une raison précise, par des gens qui savaient ce qu'ils faisaient. Un roman, au sens où l'on parle de roman national : une fiction cohérente, émouvante, efficace. Et comme toute fiction, elle choisit ce qu'elle montre et ce qu'elle laisse dans l'ombre.

Citron ne reproche pas à ce récit d'exister. Elle s'intéresse à ce qu'il coûte : à ce qu'il faut gommer, aplatir ou inventer pour qu'une nation tienne dans une histoire aussi droite. Et à ce qui arrive quand cette histoire ne correspond plus aux gens à qui on la raconte.

La question que l’on se pose : D'où vient le récit linéaire de l'histoire de France, et que faut-il effacer pour qu'il tienne debout ?Ce que l’on va voir : Comment un roman d'origine s'est fabriqué dans un contexte précis, ce qu'il fait disparaître au passage, et pourquoi il craque aujourd'hui.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Nos ancêtres les Gaulois, et autres scènes de classe

Commençons par la salle de classe, parce que c'est là que le roman national s'installe dans les têtes. Pour des générations d'écoliers français, l'histoire de France a eu un visage, un ton, presque une odeur : celle du manuel. Le plus célèbre, le Petit Lavisse, du nom de l'historien Ernest Lavisse, a formé des millions d'enfants entre la fin du XIXe siècle et le milieu du XXe. On y apprenait une suite de hauts faits et de grands hommes, une France qui avance vers son accomplissement comme un personnage vers son destin.

Dans ce récit, tout commence avec les Gaulois. Vercingétorix contre César, la défaite d'Alésia, puis la longue marche vers l'unité. Clovis se fait baptiser, Charlemagne invente l'école, Jeanne d'Arc sauve le royaume, les rois agrandissent patiemment le territoire, la Révolution donne au peuple sa souveraineté, et la République couronne le tout. Chaque étape mène à la suivante. Rien ne dévie. On a l'impression d'une graine qui germe et devient arbre.

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02

Chapitre 2 — La fabrique ré­pu­bli­caine d'un roman linéaire

Le moment, justement, n'est pas anodin. Le roman national prend sa forme canonique sous la Troisième République, dans les décennies qui suivent 1870. La France vient de perdre la guerre contre la Prusse, l'Alsace et la Lorraine avec. Le régime est jeune, fragile, contesté à droite par les monarchistes, à gauche par les socialistes. Il lui faut souder un pays divisé, et vite. L'école publique, gratuite et obligatoire à partir des lois Ferry du début des années 1880, devient l'instrument de cette soudure.

Citron insiste sur une difficulté que le roman national devait précisément masquer. La République venait d'abattre la monarchie, mais elle avait besoin des rois pour raconter la France. Comment faire aimer Louis XIV à des républicains ? La solution a été élégante : on a détaché les rois de la royauté. Clovis, Saint Louis, Henri IV ne sont plus les représentants d'un régime qu'on a renversé, mais les ouvriers successifs d'une même tâche, l'unité française. La nation devient le vrai héros, et les rois ne sont que ses serviteurs provisoires, avant que le peuple ne reprenne la main en 1789. La rupture révolutionnaire se transforme en simple relais.

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03

Chapitre 3 — Ce que la ligne droite efface

Pour tenir en ligne droite, le roman national coupe. Il efface d'abord l'épaisseur réelle du territoire. Avant d'être la France, l'espace était une mosaïque de peuples, de langues, de pouvoirs locaux, de régions qui avaient leur histoire propre. L'Occitanie médiévale, sa langue, sa poésie, sa culture raffinée disparaissent presque entièrement du récit — ou n'y apparaissent qu'au moment où le royaume les absorbe. La croisade contre les Albigeois, qui a ravagé le Midi au XIIIe siècle, devient un épisode mineur d'unification, alors que c'est aussi un écrasement.

Il efface ensuite les violences internes de la construction. L'unité française n'a pas été un consentement progressif, elle a souvent été une conquête. Les langues régionales n'ont pas disparu toutes seules : l'école républicaine, celle-là même qui enseignait le roman national, a activement traqué le patois, humilié les enfants qui le parlaient, imposé le français comme seule langue légitime. Citron, elle-même marquée par l'exclusion — juive, elle a été frappée par les lois de Vichy et exclue de l'enseignement en 1940 —, est particulièrement attentive à ce que le récit d'unité fait subir à ceux qui n'entrent pas dans le moule.

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04

Chapitre 4 — Un récit qui ne fait plus tenir ensemble

Reste la question que Citron pose avec le plus d'insistance dans ses rééditions successives : que devient un roman national quand ceux à qui on le raconte ne se reconnaissent plus dedans ? Le récit de la Troisième République fonctionnait parce qu'il parlait à une population qu'on voulait fondre dans un moule unique, et parce que la critique historique n'avait pas encore défait ses coutures. Les deux conditions ont sauté.

La France d'aujourd'hui est faite d'enfants et de petits-enfants d'immigrés venus du Maghreb, d'Afrique, d'Asie, d'Europe de l'Est, de descendants de colonisés, de familles dont l'histoire croise celle de la France par la conquête, l'esclavage ou l'exil autant que par la filiation. Leur dire que leurs ancêtres sont les Gaulois ne fait plus seulement sourire : ça les range d'emblée dans une origine qui n'est pas la leur, et qui définit l'appartenance comme un héritage de sang plutôt que comme une adhésion. Le roman d'intégration devient un instrument d'exclusion.

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05

Conclusion

Le Mythe national ne démolit pas l'histoire de France pour le plaisir de la démolir. Citron suit une seule question, du manuel de Lavisse jusqu'aux débats contemporains sur l'identité : comment un pays se raconte, et qui ce récit laisse dehors. Elle montre qu'un roman fabriqué sous la Troisième République pour souder des Français divisés a continué de tourner bien après que son monde eut disparu, répétant à des enfants de toutes origines une fable d'ancêtres communs qui n'avait jamais été vraie pour personne.

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