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Le bonheur désespérément

Le bonheur déses­pé­ré­ment

André Comte-Sponville

Espérer moins pour être heureux

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Description

À la fin des années 1990, dans le cadre de l'Université de tous les savoirs, un philosophe français monte sur une estrade pour une conférence qui va devenir un petit livre, puis un classique de poche. André Comte-Sponville y prend un mot que personne ne songe à attaquer : espérer. On nous répète depuis toujours que l'espoir fait vivre, qu'il faut garder espoir, que tant qu'il y a de l'espoir il y a de la vie. Lui pose une question gênante : et si c'était précisément l'espérance qui nous empêchait d'être heureux ?

Le titre sonne comme un paradoxe calculé : Le bonheur désespérément. Pas le bonheur malgré le désespoir, ni le bonheur résigné. Un bonheur qui passerait par le fait d'espérer moins, voire plus du tout. Comte-Sponville n'invente pas l'idée : il va la chercher chez les sagesses anciennes, les stoïciens, Épicure, Spinoza, un peu de bouddhisme aussi. Mais il la formule pour nous, ici, avec nos vies pressées et notre manie de reporter le bonheur à plus tard.

L'argument a quelque chose de déstabilisant parce qu'il touche un réflexe profond. On a appris à voir l'espoir comme une vertu, une force, presque un devoir. En faire le problème plutôt que la solution, c'est retourner le tapis sous nos pieds. Reste à comprendre ce que le philosophe met exactement derrière ce mot d'espérance, et pourquoi il pense qu'en desserrer la prise ouvre, plutôt qu'elle ne ferme, l'accès au bonheur.

La question que l’on se pose : Et si c'était l'espérance elle-même, cette vertu qu'on célèbre, qui nous tenait éloignés du bonheur ?Ce que l’on va voir : Comment un philosophe retourne un mot qu'on croyait inoffensif pour en faire le cœur d'une sagesse du présent.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Une petite conférence qui vise le cœur du problème

André Comte-Sponville n'est pas un inconnu quand il prononce cette conférence. Ancien élève de l'École normale supérieure, agrégé de philosophie, il s'est fait un nom au début des années 1990 avec un Petit traité des grandes vertus qui s'est vendu à des centaines de milliers d'exemplaires. Sa marque de fabrique : une philosophie qui ne parle pas pour les amphis, mais pour la vie qu'on mène, avec des phrases qu'on peut emporter. Un pote qui a lu Spinoza et qui te le raconte sans te noyer, en gros.

Le propos de départ tient en une observation que chacun peut vérifier chez soi. On passe le plus clair de notre temps à attendre quelque chose : la fin de la semaine, les vacances, la promotion, la rencontre, le moment où enfin les choses iront mieux. On vit, dit-il en substance, dans un présent qu'on traverse en regardant ailleurs. Le bonheur est toujours pour après. Et quand l'après arrive, il s'est déjà déplacé un cran plus loin.

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02

Chapitre 2 — Espérer, c'est désirer ce qu'on n'a pas

Pour démonter l'espérance, Comte-Sponville reprend une définition qu'il attribue aux sagesses anciennes et qu'il affûte lui-même. Espérer, c'est désirer, oui — mais désirer d'une façon bien particulière. Trois traits la caractérisent, et chacun est un piège. D'abord, on n'espère que ce qu'on n'a pas. Personne n'espère ce qu'il possède déjà. L'espérance porte toujours sur un manque, sur une absence. Elle est fille du désir insatisfait.

Deuxième trait : on n'espère que ce qu'on ne sait pas. L'espérance vit dans l'incertitude. On n'espère pas que deux et deux fassent quatre, on le sait. On espère que l'examen sera réussi, que l'être aimé répondra, que la maladie reculera — autant de choses qui échappent à notre connaissance. L'espérance est donc une forme d'ignorance qui se raconte des histoires sur l'avenir, suspendue à un résultat qu'elle ne maîtrise pas.

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03

Chapitre 3 — Le piège : jamais heureux maintenant

La conséquence tombe d'elle-même. Si l'espérance nous tient toujours tournés vers ce qui manque, vers un futur incertain qui ne dépend pas de nous, alors elle nous installe dans une insatisfaction permanente. Le bonheur devient une ligne d'horizon : on marche vers elle, elle recule d'autant. On obtient enfin ce qu'on espérait, et le plaisir dure peu — le désir est déjà passé à l'objet suivant. Comte-Sponville retrouve là une intuition de Schopenhauer : le désir qui n'est pas satisfait fait souffrir, et celui qui l'est laisse place à l'ennui, puis à un nouveau désir.

Il ajoute une image frappante empruntée à la tradition : tant qu'on espère être heureux, on ne l'est pas. L'espérance est le contraire du bonheur, pas son chemin. Celui qui dit « j'espère être heureux un jour » avoue qu'il ne l'est pas aujourd'hui, et surtout il place son bonheur dans un ailleurs où il ne pourra jamais le rejoindre, puisque, une fois rejoint, cet ailleurs sera redevenu un présent qu'il traversera en espérant encore.

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04

Chapitre 4 — Vouloir ce qui est, au lieu d'espérer ce qui n'est pas

La sagesse qu'esquisse Comte-Sponville tient dans un renversement du désir. Puisque l'espérance nous rend malheureux en portant sur l'absent, l'incertain et l'inmaîtrisable, le bonheur commencerait là où le désir se tourne vers le présent, le réel, le donné. Aimer ce qu'on a plutôt que de courir après ce qu'on n'a pas. Les Anciens appelaient cela, chacun à leur manière, la joie, l'ataraxie, la béatitude. Spinoza parlait d'un amour qui ne manque de rien parce qu'il porte sur ce qui est déjà là.

Cette bascule dit quelque chose de notre rapport au temps, qui dépasse de loin la seule question du bonheur personnel. Nous sommes une culture qui vit au futur. Projets, plans de carrière, objectifs, anticipations : toute une organisation de l'existence repose sur l'idée que le sens est devant, qu'on prépare aujourd'hui une vie qu'on vivra demain. Comte-Sponville ne condamne pas l'action ni le projet — on ne construit rien sans se tourner vers l'avenir. Il pointe le moment où ce rapport au futur devient une fuite : quand on ne prépare plus une vie, on la remplace par son report indéfini.

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05

Conclusion

Comte-Sponville part donc d'une provocation — faire de l'espérance le problème — pour aboutir à une idée simple et exigeante : le bonheur n'a pas d'autre lieu que le présent, et pas d'autre ennemi que notre manie de le reporter. Espérer moins, ce n'est pas se résigner ni baisser les bras ; c'est arrêter de placer sa vie dans un ailleurs toujours fuyant pour la tenir enfin là où elle se déroule vraiment, maintenant.

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