La France à l'heure du monde
La France depuis 1981
Description
Le 10 mai 1981, place de la Bastille, une foule danse sous la pluie. François Mitterrand vient d'être élu, la gauche arrive au pouvoir pour la première fois sous la Cinquième République, et beaucoup de gens, ce soir-là, croient sincèrement qu'on va changer la vie. Nationalisations, retraite à soixante ans, cinquième semaine de congés payés, abolition de la peine de mort : le programme est volontariste, ancré dans une certitude vieille comme la Révolution, celle d'un pays qui décide de lui-même. C'est de ce moment précis que part l'historienne Ludivine Bantigny pour raconter quarante ans de France.
Son livre, La France à l'heure du monde, prend le pays à rebours de la façon dont il aime se raconter. Car le fil qu'elle tire n'est pas celui d'une nation souveraine qui écrit son histoire, mais celui d'un État qui, décennie après décennie, découvre que les leviers lui échappent. Dès 1983, deux ans après l'euphorie de la Bastille, le même gouvernement de gauche fait volte-face. Entre-temps, rien n'a changé dans les urnes françaises : ce qui a changé, c'est le monde autour, les marchés, les taux de change, les partenaires européens.
Bantigny ne propose ni nostalgie ni réquisitoire. Elle regarde ce qui s'est joué, sous les alternances et les slogans, dans le rapport de la France à des forces qui la débordent. Les grands mots de la vie politique nationale — le social, la République, la souveraineté — continuent de structurer le débat, pendant que l'essentiel se décide ailleurs.
La question que l’on se pose : Comment un pays convaincu de maîtriser son destin a-t-il vécu, depuis 1981, la découverte répétée que les décisions majeures se jouaient au-dehors ?Ce que l’on va voir : Quarante ans d'inflexions françaises, lues à travers ce que le pays croyait choisir et ce que le monde, en réalité, lui imposait.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Mai 1981 — l'illusion d'un pays maître de son destin
L'arrivée de Mitterrand au pouvoir marque un sommet dans une certaine idée française : celle d'une politique qui commande à l'économie, et d'une nation qui transforme la société par décret. Bantigny restitue l'intensité de ce moment sans en gommer l'ambiguïté. Le programme commun de la gauche, puis les 110 propositions du candidat, promettent une rupture avec le capitalisme tel qu'il tourne alors. Les premières semaines tiennent la promesse : nationalisation de grandes banques et de groupes industriels, hausse du SMIC, création d'un impôt sur les grandes fortunes.
Ce volontarisme repose sur une conviction héritée du long XIXe et du Front populaire : l'État républicain est l'instrument par lequel un peuple se donne ses propres lois. Pendant deux siècles, la France a pensé sa souveraineté comme une évidence presque métaphysique. En 1981, cette tradition rencontre une majorité qui veut la mettre en acte, et le pays se raconte volontiers comme un laboratoire, un phare social que l'Europe et le monde observeraient.
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02 Chapitre 2 — Le tournant de la rigueur et la grande désinflation
En mars 1983, après trois dévaluations du franc en moins de deux ans, le gouvernement se trouve devant un choix que Bantigny raconte comme un moment de vérité. Une partie de l'entourage de Mitterrand plaide pour la sortie du Système monétaire européen, le protectionnisme, la rupture assumée. L'autre, autour de Jacques Delors et de Pierre Mauroy, défend le maintien dans le SME au prix d'une politique d'austérité. Mitterrand tranche pour l'Europe et la rigueur. C'est le fameux tournant.
Ce basculement est décisif bien au-delà de la conjoncture. Il acte que la contrainte extérieure l'emporte sur le mandat intérieur, que rester arrimé à l'Allemagne et au futur marché commun compte plus que de tenir les promesses de 1981. Blocage des prix et des salaires, hausse des prélèvements, austérité budgétaire : le même gouvernement qui avait augmenté le pouvoir d'achat le comprime deux ans plus tard. Bantigny insiste sur ce qu'un tel retournement dit de l'époque — ce n'est pas une trahison personnelle, c'est l'entrée dans un régime où la marge de manœuvre nationale se réduit.
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03 Chapitre 3 — De Maastricht aux gilets jaunes — l'État qui se dérobe
Le référendum de septembre 1992 sur le traité de Maastricht est, pour Bantigny, le second grand tournant. Le oui l'emporte de justesse, à peine 51 %, et cette courte victoire révèle une fracture profonde. En adoptant la monnaie unique à venir, la France accepte de céder sa politique monétaire à une banque centrale indépendante, et de soumettre ses budgets à des critères communs. La souveraineté dont 1981 se réclamait est désormais partagée, encadrée, déléguée.
L'historienne suit alors les effets longs de ce choix. La construction de l'euro, achevée en 1999-2002, retire à l'État l'arme de la dévaluation et la fixation des taux. Les gouvernements successifs, de Jospin à Chirac, de Sarkozy à Hollande, pilotent une économie dont les grands paramètres se décident à Francfort et à Bruxelles. La crise financière de 2008, venue des marchés américains, puis la crise de la dette de la zone euro en 2010-2012, enfoncent le clou : l'État français encaisse des secousses qu'il n'a ni provoquées ni les moyens de contenir seul.
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04 Chapitre 4 — La nation prise dans des échelles qui la dépassent
Au terme de ce parcours, Bantigny élargit la focale et pose la question qui porte tout son livre : que devient un État-nation quand les décisions qui comptent migrent vers des échelles qu'il ne contrôle plus ? La France n'est pas un cas isolé, mais elle offre un observatoire singulier, parce que son identité politique repose plus que toute autre sur l'idée d'une souveraineté populaire incarnée par l'État. Voir ce pays-là buter sur la mondialisation, c'est voir se tendre au maximum la corde entre un récit national et une réalité transnationale.
L'historienne refuse les deux réponses faciles. Ni le fantasme d'un retour à la nation close, maîtresse chez elle, qui ferait comme si quarante ans d'interdépendance n'avaient pas existé. Ni la résignation technocratique qui dirait que les peuples n'ont plus qu'à s'adapter à des flux qu'aucune politique ne peut infléchir. Entre ces deux impasses, elle cherche à comprendre comment la démocratie peut encore vouloir quelque chose quand les leviers économiques, monétaires et financiers se sont largement émancipés du cadre national.
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05 Conclusion
De la Bastille de 1981 aux ronds-points de 2018, Bantigny déroule une même ligne : celle d'un pays qui, à chaque étape, mesure l'écart entre ce qu'il proclame vouloir et ce que l'ouverture du monde lui laisse faire. Le tournant de la rigueur, Maastricht, l'euro, les crises venues d'ailleurs, la désindustrialisation des territoires — autant de moments où la France a troqué, souvent sans le dire clairement, une part de maîtrise nationale contre une place dans un ensemble plus vaste. L'histoire qu'elle raconte n'est pas celle d'un déclin, mais d'une recomposition : la nation reste bien vivante dans les esprits et les urnes, alors même que son emprise sur l'économie s'est transformée.
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