Histoire du Maroc
Le Maroc, une histoire longue
Description
Il y a peu d'endroits au monde où une même institution politique traverse douze siècles sans se rompre tout à fait. Le Maroc en est un. Quand Mohammed VI monte sur le trône en 1999, il hérite d'une lignée dont on fait remonter les racines à un arrière-arrière-petit-fils du Prophète arrivé dans le Rif à la fin du VIIIe siècle. Entre les deux, des dynasties berbères et arabes se sont succédé, parfois par la conquête, parfois par le sang, mais toujours autour d'un même objet : un royaume qui se pense comme tel bien avant que l'Europe n'invente ses États-nations.
C'est l'histoire que raconte Bernard Lugan dans son Histoire du Maroc. Son fil rouge tient en une idée simple et assumée : le Maroc n'est pas une création coloniale ni un accident de frontières, mais un vieux pays, structuré de longue date par une géographie — l'Atlas, le désert, les deux façades maritimes — et par une continuité dynastique rare. Pour lui, comprendre le Maroc d'aujourd'hui suppose de remonter très loin, bien avant l'islam même.
L'ouvrage déroule donc les règnes les uns après les autres, des royaumes maures de l'Antiquité jusqu'au protectorat et à l'indépendance. Mais une histoire longue racontée par un seul auteur porte aussi ses partis pris, et ceux de Lugan ne passent pas inaperçus. Suivre ses dynasties, c'est aussi voir où sa lecture s'écarte du consensus des historiens.
La question que l’on se pose : Comment un territoire au bout du Maghreb a-t-il tenu, à travers tant de dynasties, une continuité politique que peu d'États peuvent revendiquer ?Ce que l’on va voir : Le long défilé des pouvoirs qui ont fait le Maroc, et la lecture très personnelle qu'en propose Bernard Lugan.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Une terre avant les dynasties
Avant les sultans, avant l'islam, il y a une terre et des hommes. Lugan insiste sur ce point parce qu'il structure tout le reste : le Maroc est un espace ancien, habité par des populations berbères dont la présence se mesure en millénaires, et non une page blanche que les conquérants auraient remplie. Les royaumes maures de l'Antiquité, dont la Maurétanie, entretiennent des relations avec Carthage puis avec Rome, qui finit par annexer la partie nord sous le nom de Maurétanie Tingitane, avec Volubilis comme cité emblématique. Le roi Juba II, lettré et romanisé, règne sur une partie de cet espace à l'orée de notre ère.
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Cette romanisation reste côtière et superficielle. L'intérieur, l'Atlas, les hautes vallées échappent largement au contrôle impérial — un motif que Lugan file tout au long du livre : il existe un Maroc des plaines, perméable aux pouvoirs successifs, et un Maroc des montagnes, le fameux bled es-siba, la terre de dissidence, qui ne plie jamais complètement. Cette dualité entre le makhzen, l'autorité centrale, et les régions insoumises devient selon lui une clé de lecture permanente de l'histoire du pays, une tension qu'aucune dynastie ne résoudra tout à fait.
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02 Chapitre 2 — Les Idrissides, premier État marocain
Le personnage fondateur s'appelle Idriss. Descendant d'Ali et de Fatima, donc du Prophète, il fuit la répression abbasside après une révolte en Arabie et trouve refuge, vers 788, chez les Berbères Awraba du nord du Maroc actuel. Ceux-ci voient en ce chérif prestigieux un chef capable de les fédérer. Idriss Ier fonde un pouvoir, est empoisonné quelques années plus tard sur ordre, dit-on, du calife de Bagdad, mais laisse une épouse enceinte. Son fils, Idriss II, prolonge l'œuvre et fonde Fès, qui deviendra l'un des grands foyers intellectuels et religieux de l'Occident musulman, une ville dont les medersas et la mosquée al-Qarawiyyin rayonneront pendant des siècles.
Pour Lugan, les Idrissides marquent un seuil décisif : c'est le premier État véritablement marocain, arabo-berbère, indépendant de Bagdad, et surtout porteur du principe chérifien — la légitimité par la descendance prophétique — qui structurera la royauté marocaine jusqu'à nos jours. L'auteur voit là une matrice : le pouvoir au Maroc se fonde sur une double assise, la caution religieuse du chérif et le soutien des tribus berbères qui fournissent la force. Les deux ensemble font le sultan ; l'un sans l'autre ne tient jamais bien longtemps.
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03 Chapitre 3 — Almoravides et Almohades : le Maroc impérial
Au XIe siècle surgit du Sahara un mouvement qui va tout changer. Les Almoravides naissent d'une prédication rigoriste chez les tribus berbères sahariennes, les Sanhaja voilés. Sous Youssef ben Tachfine, ils fondent une capitale nouvelle, Marrakech, vers 1070, unifient le Maroc, puis franchissent le détroit pour secourir les royaumes musulmans d'Espagne menacés par la Reconquête chrétienne. L'empire almoravide s'étend alors du fleuve Sénégal jusqu'à l'Èbre — un ensemble qui relie pour la première fois l'Afrique saharienne, le Maghreb et al-Andalus sous une même autorité marocaine, irriguée par l'or venu du sud et le commerce transsaharien.
À peine un siècle plus tard, une autre vague les balaie. Les Almohades, portés par la doctrine réformatrice d'Ibn Toumert qui dénonce la tiédeur almoravide, s'emparent du pouvoir au milieu du XIIe siècle. Sous leurs grands souverains, l'empire atteint son apogée géographique, englobant tout le Maghreb jusqu'à l'actuelle Tunisie et une large part de l'Espagne. C'est l'âge d'or architectural et intellectuel : la Koutoubia de Marrakech, la Giralda de Séville, le rayonnement d'un Averroès. Lugan y voit le sommet de la puissance marocaine, le moment où le royaume de l'extrême-Occident dicte sa loi à une bonne partie du monde musulman méditerranéen.
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04 Chapitre 4 — Chérifs, protectorat et continuité du trône
À partir du XVIe siècle, le Maroc se trouve pris en tenaille : Portugais et Espagnols s'installent sur les côtes, l'Empire ottoman avance par l'est. C'est dans cette tension que s'impose le retour au principe chérifien, avec les Saadiens d'abord — dont la victoire d'El-Ksar el-Kébir en 1578, la fameuse bataille des Trois Rois, brise net l'ambition portugaise — puis avec les Alaouites, l'actuelle dynastie régnante, installée au milieu du XVIIe siècle et descendante elle aussi du Prophète. La grande affaire de ces dynasties est de préserver l'indépendance d'un pays qui, seul au Maghreb, échappe durablement à la domination ottomane. Lugan en fait un trait d'exception : là où Alger, Tunis et Tripoli deviennent régences turques, le Maroc reste un sultanat souverain, fort de sa légitimité religieuse propre.
Cette indépendance finit pourtant par céder sous la pression européenne du XIXe siècle. En 1912, le traité de Fès établit le protectorat français, doublé d'une zone espagnole au nord — un épisode que Lugan présente moins comme une rupture que comme une parenthèse encadrée : le sultan demeure, le trône n'est pas aboli, et c'est autour de lui que se cristallisera la revendication nationale. Mohammed V, exilé par la France en 1953 puis revenu en triomphe deux ans plus tard, incarne cette continuité monarchique qui traverse la colonisation sans s'y dissoudre. L'indépendance de 1956 réinstalle le même trône à sa place, et le roi devient le symbole de l'unité retrouvée.
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05 Conclusion
D'Idriss arrivant chez les Awraba à la fin du VIIIe siècle jusqu'aux Alaouites d'aujourd'hui, le livre de Lugan tire un même fil : un royaume de l'extrême-Occident qui se recompose sans cesse autour d'un pouvoir chérifien et de l'alliance avec les tribus. Almoravides, Almohades, Mérinides, Saadiens, Alaouites — les dynasties passent, le trône demeure, et la géographie de l'Atlas et du désert continue de dicter ses règles au centre comme aux marges.
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