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Histoire des colonisations

Histoire des co­lo­ni­sa­tions

Marc Ferro

Des conquêtes aux indépendances (XIIIe-XXe siècle)

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Description

On a l'habitude de penser la colonisation comme une affaire européenne et plutôt récente : des drapeaux plantés en Afrique au XIXe siècle, des cartes repeintes en rose et en bleu au moment de la conférence de Berlin, en 1885. Marc Ferro, historien qui a passé sa vie à travailler sur la Russie, le cinéma et la mémoire collective, prend le problème beaucoup plus large. Dans son Histoire des colonisations, parue en 1994, il remonte au XIIIe siècle et n'arrête son récit qu'aux indépendances du XXe. Sept siècles, donc, et pas seulement l'Europe.

Son pari : qu'on ne comprend rien à la colonisation si on la réduit à l'expansion occidentale. Avant Christophe Colomb, les Mongols, les Turcs, les empires africains et asiatiques pratiquaient déjà la conquête, le peuplement, l'exploitation de territoires soumis. Et surtout, Ferro refuse de raconter l'histoire du seul point de vue des colonisateurs. Il veut faire entendre ce que les colonisés en ont pensé, en ont dit, en ont gardé — un décentrement qui, en 1994, dérange encore pas mal de monde.

Le résultat est un bouquin massif, parfois touffu, qui bouscule l'image héroïque comme l'image purement coupable. Ferro ne cherche ni à glorifier ni à juger : il cherche à comprendre comment des sociétés en dominent d'autres, par quels mécanismes, et ce qu'il en reste une fois les empires démantelés.

La question que l’on se pose : Pourquoi l'histoire des colonisations ne commence-t-elle ni avec l'Europe ni avec le XIXe siècle, et qu'est-ce que ce décalage change à la façon dont on la raconte ?Ce que l’on va voir : Comment Marc Ferro déplie sept siècles de conquêtes, en changeant de camp pour regarder depuis ceux qui ont été colonisés.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Avant l'Europe — les co­lo­ni­sa­tions qu'on a oubliées

Le premier geste de Ferro est de refuser la date de départ qu'on attend. On croit souvent que tout commence en 1492, quand Colomb touche les Antilles. Lui ouvre son récit bien plus tôt, et ailleurs. Au XIIIe siècle, les Mongols de Gengis Khan et de ses successeurs construisent le plus vaste empire terrestre jamais vu, de la Chine à la Russie, en organisant tribut, administration et déplacements de populations. C'est déjà, à ses yeux, une forme de colonisation — conquête, soumission, extraction.

Il insiste sur un point que l'histoire scolaire occidentale a tendance à gommer : la colonisation n'est pas une invention européenne, c'est une pratique humaine ancienne et largement partagée. L'Empire ottoman colonise les Balkans et une partie du monde arabe. Les empires chinois poussent vers le sud et l'ouest. En Afrique, des royaumes soumettent et exploitent leurs voisins bien avant l'arrivée des caravelles. Ferro ne dit pas que tout se vaut ; il dit que l'Europe n'a pas le monopole du phénomène, et que l'oublier fausse d'emblée le récit.

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02

Chapitre 2 — La ruée des marchands, pas des rois

Un des fils les plus nets du livre, c'est que l'expansion européenne n'est pas d'abord l'affaire des États. Ferro montre qu'elle est portée par des compagnies, des marchands, des aventuriers, souvent en avance sur les rois et parfois contre eux. La conquête se fait au nom du commerce avant de se faire au nom de la couronne. L'or, l'argent des mines américaines, le sucre, puis les esclaves qui le produisent : la logique est économique avant d'être politique.

La traite atlantique occupe ici une place centrale, et Ferro refuse de la traiter comme un à-côté. Du XVIe au XIXe siècle, des millions d'Africains sont déportés vers les plantations du Nouveau Monde. Il tient à rappeler que cette traite s'appuie aussi sur des réseaux africains de capture et de vente, sans que cela n'atténue en rien la responsabilité des Européens qui l'ont industrialisée et en ont fait le moteur d'une économie entière. Le système colonial, insiste-t-il, est d'abord une machine à produire du profit.

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03

Chapitre 3 — Le regard du colonisé, l'angle mort de l'histoire

C'est sans doute le geste le plus fort du livre, et celui qui a le plus fait parler. Ferro cherche à écrire l'histoire des colonisations non pas seulement depuis les archives des colonisateurs, mais depuis ce qu'en ont perçu et raconté les colonisés. Il part d'un constat simple : les sources dominantes sont écrites par les vainqueurs, et elles décrivent un monde où la conquête ressemble à une marche naturelle du progrès. Changer de point de vue, c'est voir apparaître une tout autre histoire.

Il mobilise des récits, des traditions orales, des mémoires venus d'Afrique, d'Asie, du monde amérindien, pour montrer que les peuples soumis n'ont jamais été les spectateurs passifs qu'on imagine. Il y a des révoltes, des ruses, des résistances silencieuses, des réappropriations. L'image du colonisé reconnaissant ou indifférent relève, pour Ferro, d'une fiction entretenue par le camp dominant. La domination, même longue, n'efface pas la conscience de ceux qui la subissent.

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04

Chapitre 4 — La dé­co­lo­ni­sa­tion qui ne s'est jamais vraiment terminée

En suivant Ferro jusqu'au bout de son parcours, on arrive aux indépendances du XXe siècle — et à l'idée qui éclaire rétrospectivement tout le reste : la décolonisation politique n'a pas coïncidé avec la fin de la colonisation. Les drapeaux changent, les frontières héritées restent, souvent tracées à la règle sans égard pour les peuples. Les économies demeurent orientées vers les anciennes métropoles, fournisseuses de matières premières et importatrices de produits finis. L'indépendance juridique s'accompagne d'une dépendance qui ne dit pas son nom.

Ce que l'histoire longue permet de voir, c'est que sept siècles de conquêtes laissent des structures qui survivent aux empires. Ferro insiste moins sur la nostalgie que sur la persistance : des hiérarchies sociales installées par la colonisation, des langues imposées devenues langues d'État, des élites formées dans le moule de l'ancien dominant. Le colonialisme, chez lui, n'est pas seulement un régime politique ; c'est une organisation du monde qui se prolonge dans les têtes et dans les comptes bien après les cérémonies d'indépendance.

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05

Conclusion

Au terme de ces sept siècles, l'Histoire des colonisations ne ressemble ni à une épopée ni à un réquisitoire. Ferro a tenu son pari : montrer que la colonisation est trop ancienne, trop universelle et trop traversée de points de vue différents pour tenir dans un seul récit. En remontant aux Mongols et aux Ottomans, en suivant les marchands plus que les rois, en écoutant les colonisés autant que les colonisateurs, il déplace sans cesse l'angle, jusqu'à ce que l'image héritée se brouille et laisse place à quelque chose de plus rugueux et de plus honnête.

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