Histoire de la littérature française au XIXe siècle
Le XIXe littéraire vu de 1880
Description
En 1880, un érudit nommé Frédéric Godefroy entreprend une chose un peu casse-gueule : écrire l'histoire d'un siècle littéraire qui n'est pas encore fini. Hugo est toujours vivant, immense, bientôt enterré au Panthéon. Zola publie à la chaîne des romans qui font scandale. Le naturalisme monte, le symbolisme n'a pas encore de nom. Godefroy, lui, n'attend pas. Il prend le XIXe à bras-le-corps, décide de le classer, de le ranger genre par genre, et surtout de le noter — qui compte, qui déçoit, qui corrompt. Son livre paraît pendant que ses personnages écrivent encore.
Godefroy n'est pas un critique neutre, et il ne cherche pas à l'être. Catholique, conservateur, il a passé sa vie dans les textes anciens — on lui doit un monumental dictionnaire de la vieille langue française. Quand il regarde son propre siècle, il le fait avec une grille morale assumée : une œuvre peut être belle et nuisible, talentueuse et condamnable. Là où l'histoire littéraire d'aujourd'hui cherche à comprendre, lui cherche aussi à départager le bon grain de l'ivraie.
C'est cette posture qui rend son panorama singulier. On y lit moins un bilan posé qu'un jugement rendu en temps réel, par quelqu'un qui a des convictions et ne les cache pas. Lire Godefroy aujourd'hui, c'est entendre comment un lettré du second XIXe siècle parlait des écrivains qu'on tient désormais pour des monuments — à une époque où rien n'était encore classé.
La question que l’on se pose : Que donne l'histoire d'un siècle littéraire écrite par quelqu'un qui le vit encore, avec une grille morale assumée ?Ce que l’on va voir : Un panorama rangé par genres, où le roman inquiète, la poésie se juge, et où chaque verdict dit autant sur le siècle que sur celui qui le rend.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un conservateur catholique raconte son siècle
Avant d'être le chroniqueur de son époque, Godefroy est un homme du passé lointain. Son grand chantier, celui qui occupe sa vie, est un dictionnaire de l'ancien français — un travail de fourmi sur des mots que plus personne ne prononce. Cette formation-là compte : elle lui donne un sens de la langue, de sa filiation, de ce qui tient et de ce qui se dégrade. Quand il se tourne vers le XIXe, il ne le regarde pas comme un amateur de nouveautés, mais comme un gardien qui mesure l'écart avec ce qu'il considère comme les grandes heures de la littérature française.
Son histoire du XIXe est donc construite sur un parti pris clair. Pour Godefroy, la littérature n'est pas un terrain neutre où le talent suffirait à tout racheter. Un livre agit sur les âmes, forme ou déforme les mœurs, soutient ou ruine la foi. Du coup, il ne sépare jamais vraiment la question « est-ce bien écrit ? » de la question « est-ce bon pour le lecteur ? ». Les deux avancent ensemble, et c'est le second critère qui tranche quand les deux entrent en conflit.
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02 Chapitre 2 — Le roman, cette puissance qui inquiète
De tous les genres, c'est le roman qui occupe Godefroy le plus, et c'est celui qui l'inquiète le plus. Le XIXe est le siècle où le roman devient roi : tirage de masse, feuilletons dans les journaux, lecteurs par centaines de milliers. Cette puissance nouvelle est exactement ce qui le rend suspect aux yeux d'un conservateur. Un poème touche quelques lettrés ; un roman entre dans tous les foyers, se glisse entre les mains des jeunes filles, façonne les imaginations. Pour Godefroy, aucune autre forme n'a autant de prise sur les mœurs — donc aucune ne mérite autant de vigilance.
Il reconnaît volontiers la force des grands romanciers. La construction, la peinture des caractères, l'ampleur des fresques, tout cela il le voit et le dit. Mais à cette admiration technique répond presque toujours une réserve morale. Quand le roman peint le vice pour le peindre, quand il s'attarde sur les passions sans les condamner, quand il fait du désordre un spectacle, Godefroy sort sa plume de censeur. Le talent, dans ces cas-là, aggrave le reproche plutôt qu'il ne l'atténue : plus l'écrivain est doué, plus son influence est redoutable.
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03 Chapitre 3 — Poètes, dramaturges et le théâtre du moment
Passé le roman, Godefroy range la poésie dans sa propre case, avec la même logique de jugement. Le siècle est riche : le grand souffle romantique, puis les écoles qui lui succèdent, les formes qui se durcissent, se dépouillent, cherchent de nouvelles musiques. Face à cette abondance, il hiérarchise. Les poètes qui gardent un lien avec l'ordre, le sentiment noble, la foi, montent dans son estime. Ceux qui cultivent le désenchantement, l'amertume, ou qui font de la perfection formelle une fin en soi détachée de tout contenu moral, reçoivent des éloges plus froids, parfois teintés de regret pour un talent qu'il juge mal employé.
La figure de Hugo pose évidemment un cas particulier. Impossible de parler du siècle sans lui, tant il écrase tout par sa stature. Godefroy ne nie pas la puissance du verbe, l'ampleur du souffle, la place centrale. Mais il mesure cette grandeur à l'aune de ses propres valeurs, et là où l'homme s'éloigne de la tradition religieuse et politique qui lui est chère, l'admiration se fait critique. Même devant le plus imposant des contemporains, il refuse de rendre les armes et maintient sa grille d'évaluation.
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04 Chapitre 4 — Juger à chaud, sans le recul des décennies
Ce qui distingue l'entreprise de Godefroy, au fond, ce n'est pas son conservatisme — bien d'autres critiques le partageaient — mais le moment où il écrit. Faire l'histoire d'un siècle qu'on habite encore, c'est renoncer d'avance au seul outil qui aide vraiment l'historien de la littérature : le temps. Le recul des décennies trie les œuvres à notre place, enterre les succès du moment, exhume des auteurs que leur époque avait ignorés. Godefroy n'a rien de tout ça. Il doit juger à chaud, sur pièces fraîches, sans savoir lesquelles de ses certitudes le siècle suivant retournera.
Du coup, son livre devient un document double. On y lit une histoire de la littérature, mais on y lit aussi, en filigrane, l'état d'esprit d'un lettré catholique de 1880 : ses peurs devant le roman populaire, sa méfiance envers le naturalisme, sa hiérarchie des valeurs. Ce qui, à l'époque, se voulait un verdict définitif nous apparaît aujourd'hui comme un témoignage situé. Les condamnations qu'il croyait éternelles sont devenues des indices sur la sensibilité d'un moment précis.
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05 Conclusion
Godefroy a pris le pari de ranger un siècle encore en mouvement : le roman et sa puissance inquiétante, la poésie et ses écoles, le théâtre et sa morale exposée, chaque genre passé au tamis de ses convictions. Il n'a pas attendu que la poussière retombe pour distribuer ses éloges et ses reproches. C'est ce qui fait la fragilité de son livre — ses verdicts ont vieilli — et c'est aussi ce qui en fait le prix. On y entend une voix précise, datée, qui jugeait ses contemporains comme on juge des vivants, sans savoir lesquels deviendraient des statues.
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