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Hannah Arendt, le totalitarisme et le monde

Hannah Arendt, le to­ta­li­ta­risme et le monde

Daniel Dagenais

Arendt et l'énigme du totalitarisme

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Description

En 1951 paraît un gros livre au titre austère, Les Origines du totalitarisme. Son autrice, Hannah Arendt, a quitté l'Allemagne en 1933, transité par la France, été internée au camp de Gurs, puis gagné New York en 1941. Elle écrit à chaud, pendant que l'on découvre l'ampleur des camps nazis et que l'URSS de Staline étale ses procès et ses déportations. Son pari : ce qui vient de se produire n'est pas une tyrannie de plus, un despotisme particulièrement féroce qu'on classerait dans une longue série. C'est quelque chose de neuf, pour quoi les catégories héritées ne suffisent plus.

Des décennies plus tard, le sociologue Daniel Dagenais reprend ce dossier dans un essai qui porte un titre presque identique à l'énigme qu'il vise : Hannah Arendt, le totalitarisme et le monde. Son geste n'est pas de commenter Arendt phrase à phrase, mais de suivre le fil qui relie, chez elle, le régime totalitaire à une question plus vaste — celle du monde commun, cet espace partagé où les hommes agissent, se voient, se tiennent ensemble. Le totalitarisme, chez Arendt relue par Dagenais, n'attaque pas d'abord la liberté politique. Il attaque la condition même qui rend la politique possible.

On a tendance à ranger le mot « totalitaire » au rayon des insultes, à le coller sur tout pouvoir qui déplaît. Arendt fait l'inverse : elle serre la définition jusqu'à ce qu'elle ne désigne presque plus rien de ce qu'on appelle d'ordinaire dictature. Et c'est de cette rigueur que surgit l'inquiétude la plus durable du livre.

La question que l’on se pose : Qu'est-ce qui, dans le totalitarisme, échappe aux mots dont on disposait pour nommer la tyrannie ?Ce que l’on va voir : Comment Arendt construit une définition inédite, et où elle débouche sur une perte qui nous concerne encore.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un mal sans précédent que les vieux mots ne couvrent plus

La tradition politique disposait d'un vocabulaire stable pour penser le mauvais gouvernement : tyrannie, despotisme, dictature. Depuis les Grecs, le tyran est celui qui gouverne pour lui seul, contre la loi, par la peur. Arendt connaît ce répertoire mieux que personne. Et elle constate qu'il échoue devant l'Allemagne nazie et la Russie stalinienne. Ces régimes font des choses que le tyran classique ne fait jamais, et ne cherchent pas ce que le tyran cherche. Les ranger parmi les despotismes, c'est manquer leur nouveauté.

Le tyran veut le pouvoir, la richesse, la survie du régime. Il est, à sa manière, rationnel : il réprime ses adversaires réels, il achète les loyautés, il ménage ceux qui pourraient le renverser. Le totalitarisme, lui, agit souvent contre son propre intérêt. En pleine guerre, l'Allemagne détourne des trains, du personnel et des ressources vers l'extermination, au détriment de l'effort militaire. Staline décime les cadres de l'armée et de l'économie dont il aurait eu besoin. Cette gratuité désoriente l'analyste qui cherche partout un calcul.

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02

Chapitre 2 — La terreur quand il n'y a plus rien à punir

Dans une tyrannie ordinaire, la police frappe les opposants. On peut, en principe, échapper à la terreur en se taisant, en obéissant, en se faisant oublier. Arendt montre que le totalitarisme franchit un seuil : la terreur s'intensifie précisément quand l'opposition a disparu. Sous Staline, les grandes purges touchent au moment où le régime n'a plus de rival organisé. On arrête des gens non pour ce qu'ils ont fait, mais pour ce qu'ils sont, ou ce qu'ils pourraient devenir selon la logique du moment : koulak, cosmopolite, élément douteux par naissance.

La catégorie décisive, chez Arendt, est celle d'« ennemi objectif ». L'ennemi subjectif a un projet, des idées, des actes ; on peut discuter avec lui ou le combattre. L'ennemi objectif, lui, est désigné par le mouvement de l'histoire tel que l'idéologie le décrète. Il n'a pas à être coupable. La classe vouée à disparaître, la race vouée à l'élimination : l'appartenance suffit. Du coup, l'innocence ne protège plus. Et comme les catégories d'ennemis se renouvellent au gré de la doctrine, nul n'est jamais à l'abri, pas même les bourreaux de la veille.

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03

Chapitre 3 — L'homme superflu et la logique qui tient lieu de réel

Si la terreur produit l'homme superflu, l'idéologie fournit la justification qui rend l'opération acceptable à ceux qui l'exécutent. Arendt donne à ce mot un sens précis. Une idéologie, ce n'est pas une opinion ni un programme : c'est la prétention d'une idée unique à expliquer tout le mouvement de l'histoire, passée et à venir. La lutte des races, la lutte des classes : une clé qui ouvrirait toutes les portes. À partir d'une prémisse posée comme indiscutable, on déduit le réel au lieu de l'observer.

Ce qui fascine Arendt, c'est la cohérence de l'enchaînement. Une fois admis que l'histoire est le théâtre d'une guerre des races, l'extermination découle « logiquement ». Une fois admis que les classes doivent disparaître, la déportation d'une paysannerie entière suit de la même manière. L'idéologie substitue à l'expérience la rigueur d'un raisonnement qui tourne sur lui-même. On n'a plus besoin de voir : il suffit de déduire. Et le fait têtu, celui qui contredirait, est écarté comme illusion, provocation, ou preuve d'un complot qui confirme justement la thèse.

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04

Chapitre 4 — Ce qui s'effondre quand le monde commun se défait

Si l'on s'arrête un instant au-dessus du régime lui-même, l'enjeu que Dagenais fait remonter du texte d'Arendt n'est pas seulement politique. C'est celui du monde commun. Arendt appelle « monde » cet espace entre les hommes : non la planète ni la nature, mais le réseau des institutions, des objets durables, des rôles et des récits partagés qui font qu'on habite ensemble un même lieu et qu'on peut s'y voir, s'y parler, agir sous le regard des autres. Le monde est ce qui nous sépare et nous relie à la fois, comme une table autour de laquelle on prend place.

Le totalitarisme, dans cette lecture, est l'entreprise qui vise à détruire ce monde-là. En isolant les individus, en les coupant les uns des autres par la peur et la délation, il supprime l'espace où une parole pourrait être échangée et un acte, reconnu. L'homme totalement seul, incapable de confirmer son expérience auprès d'autrui, perd le sens même du réel ; il devient perméable à n'importe quelle fiction cohérente. La terreur et l'idéologie se renforcent : l'une brise les liens, l'autre comble le vide laissé par leur rupture.

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05

Conclusion

En resserrant la définition du totalitarisme jusqu'à l'os, Arendt en a fait autre chose qu'une étiquette polémique. Elle a dégagé un phénomène propre au vingtième siècle : un régime qui ne veut pas seulement le pouvoir, mais la fabrication d'un homme superflu, au moyen d'une terreur qui ne punit plus et d'une idéologie qui remplace l'expérience par la déduction. Dagenais rend ce fil lisible en le nouant à ce qui, chez Arendt, est l'enjeu dernier : le monde commun, cet entre-nous sans lequel la politique, et même la pensée, cessent d'avoir prise.

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