Géopolitique de l'Iran
L'Iran et ses voisins
Description
Sur une carte, l'Iran a une forme bizarre, une sorte de losange massif posé entre la mer Caspienne au nord et le golfe Persique au sud. Autour de lui, quinze voisins directs ou presque : l'Irak, la Turquie, le Pakistan, l'Afghanistan, les monarchies du Golfe de l'autre côté de l'eau, les anciennes républiques soviétiques au nord. Peu de pays au monde partagent autant de frontières avec autant de mondes différents. Et presque aucun n'a connu, sur un siècle, autant d'invasions, d'occupations partielles et de pressions extérieures.
C'est le point de départ de Mohammad-Reza Djalili, politologue d'origine iranienne qui a passé sa carrière à décrypter la place de son pays dans la région. Son idée tient en une phrase : pour comprendre ce que fait l'Iran — ses alliances, ses crispations, son nucléaire, son réseau de milices — il faut d'abord regarder où il est posé. La géographie n'explique pas tout, mais elle pose le décor. Un pays qui a toujours été convoité, traversé, menacé, ne se comporte pas comme une île tranquille.
On a tendance à lire l'Iran à travers le seul prisme du régime de 1979, des mollahs et des slogans. Djalili invite à reculer d'un cran : avant la République islamique, il y avait déjà un territoire, des voisins, une mémoire longue de l'empire perse et des humiliations plus récentes. Le régime a changé la rhétorique, pas forcément les réflexes.
La question que l’on se pose : Qu'est-ce que la position géographique de l'Iran impose à sa manière de traiter avec ses voisins et le reste du monde ?Ce que l’on va voir : Comment un territoire charnière, une mémoire d'encerclement et une ambition régionale finissent par dicter une diplomatie qui dépasse de loin le régime du moment.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un pays coincé entre trois mondes
L'Iran n'appartient proprement à aucun ensemble. Il n'est pas arabe — les Iraniens parlent le persan, une langue indo-européenne, et se voient volontiers comme les héritiers d'une civilisation plus ancienne que l'islam. Il n'est pas turc non plus, même si une partie de sa population l'est. Et il n'est pas vraiment un pays du Golfe au sens des monarchies pétrolières de la rive sud. Djalili insiste sur ce point : l'Iran est un entre-deux permanent, à cheval sur le monde arabe, le monde turco-caucasien et le monde indo-pakistanais.
Cette position de carrefour a un coût. Le pays touche à trois zones de fracture à la fois. Au sud-ouest, l'Irak et le monde arabe, avec lesquels il partage une longue frontière et une histoire de guerre — huit ans de conflit contre Saddam Hussein dans les années 1980, près d'un million de morts au total. Au nord, l'ancien espace soviétique, Caspienne, Caucase, Asie centrale, où Moscou garde un œil. À l'est, l'Afghanistan et le Pakistan, deux voisins instables qui exportent du trafic, des réfugiés et de l'insécurité.
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02 Chapitre 2 — L'obsession de l'encerclement
Le sentiment d'être cerné n'est pas une invention de propagande. Djalili le fait remonter loin. Au XIXᵉ siècle, l'Iran se retrouve pris en étau entre deux empires qui se disputent la région, l'Empire russe au nord et l'Empire britannique au sud, via l'Inde. La Perse d'alors perd des territoires, signe des traités humiliants, voit ses ressources concédées à des compagnies étrangères. Le pays n'est jamais vraiment colonisé, mais il est découpé en zones d'influence, presque réduit au rang de terrain de jeu.
Le XXᵉ siècle en rajoute une couche. En 1941, Britanniques et Soviétiques occupent conjointement l'Iran pour sécuriser une route de ravitaillement, et poussent le shah à abdiquer. En 1953, un coup d'État soutenu par les services américains et britanniques renverse le Premier ministre Mossadegh, qui avait osé nationaliser le pétrole. Pour beaucoup d'Iraniens, le message est clair : dès qu'on touche à ce qui compte, les puissances extérieures interviennent. Cette mémoire des ingérences est un socle commun, que l'on soit nostalgique du shah ou partisan de la République islamique.
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03 Chapitre 3 — Une puissance qui joue au-dessus de ses moyens
Face à ce sentiment de siège, l'Iran a développé une stratégie que Djalili décrit comme un mélange d'ambition et de débrouille. Le pays ne peut pas rivaliser frontalement avec les armées équipées par l'Occident dans le Golfe. Son matériel conventionnel est vieillissant, son économie minée par des décennies de sanctions. Alors il joue autrement : par l'influence, par procuration, par le réseau plutôt que par la masse.
C'est la logique de ce qu'on a appelé l'axe de la résistance. Plutôt que de projeter une armée, Téhéran soutient des acteurs locaux dispersés dans la région — le Hezbollah au Liban, des milices chiites en Irak, des factions en Syrie, les Houthis au Yémen. L'idée est d'avancer ses pions loin de ses frontières, de disposer de leviers chez le voisin, et de rendre coûteuse toute attaque directe. Djalili y voit une forme de profondeur stratégique achetée à bas prix, qui compense la faiblesse militaire classique.
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04 Chapitre 4 — Ce qu'une géographie fait à une diplomatie
Si Djalili passe autant de temps sur le territoire avant de parler de politique, c'est qu'il défend une thèse plus large : les grandes constantes de la politique extérieure d'un pays ne se décrètent pas, elles s'héritent. Un régime peut changer les slogans, repeindre les drapeaux, désigner un nouvel ennemi — il travaille quand même avec le même relief, les mêmes voisins, la même mémoire. La République islamique a renversé le shah, mais elle a hérité de ses frontières, de ses minorités et de son angoisse de l'ingérence.
D'où une continuité frappante. Le shah voulait faire de l'Iran la puissance dominante du Golfe ; la République islamique le veut aussi, avec d'autres mots. Le shah se méfiait de l'influence étrangère sur le pétrole ; le régime actuel en a fait un dogme. L'ambition régionale, l'idée que l'Iran a vocation à compter, n'est pas liée à un camp politique. Elle vient de plus loin — de la mémoire d'un empire qui a jadis dominé une partie du monde connu, et qui vit mal d'avoir été relégué.
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05 Conclusion
On revient à la carte du début : un losange entouré de quinze voisins, trois mondes qui se touchent, des frontières qui ne coïncident jamais tout à fait avec les peuples. Djalili ne cherche pas à excuser l'Iran, ni à le diaboliser. Il cherche à le situer. Et une fois qu'on l'a situé, beaucoup de comportements qui semblaient irrationnels prennent une cohérence froide : la hantise de l'encerclement, le réseau de milices, le bras de fer nucléaire, la rivalité avec Riyad. Tout cela parle moins d'une foi que d'une position.
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