Ethos et Pathos
Ethos et pathos, le sujet qui persuade
Description
Dans un amphi, un procès, un meeting, on sent très vite si celui qui parle « tient » la salle. Pas à cause de ses arguments — à cause de quelque chose de plus flou : le ton, l'allure, l'impression qu'il est digne d'être cru, ou qu'il nous comprend. Aristote avait un nom pour ces deux forces. Il les appelait l'ethos et le pathos, et il les plaçait, à côté du raisonnement, parmi les trois grandes manières de persuader. Deux mille trois cents ans plus tard, un ouvrage collectif dirigé par François Cornilliat et Richard Lockwood reprend le fil de ces deux notions pour comprendre ce qu'elles disent de celui qui prend la parole.
L'affaire paraît technique, réservée aux manuels de rhétorique. Elle ne l'est pas. Dès qu'on parle pour convaincre — un entretien, une dispute, un discours de mariage —, on joue un personnage et on vise une émotion. On se présente comme fiable, chaleureux, sérieux ; on cherche à émouvoir, à rassurer, à indigner. Ces gestes sont si quotidiens qu'on ne les voit plus. Les isoler, c'est découvrir que persuader n'est jamais un simple transport d'informations d'une tête à une autre.
Car l'ethos et le pathos ont une particularité qui les sépare de l'argument logique : ils ne tiennent pas dans le texte seul. Ils engagent une personne qui parle et une personne qui écoute, un lien, une scène. C'est là que la rhétorique cesse d'être une boîte à outils et devient une interrogation sur ce qu'est, au fond, un sujet qui s'adresse à d'autres.
La question que l’on se pose : Pourquoi deux des trois façons de convaincre reposent-elles non sur ce qu'on dit, mais sur qui on devient en le disant ?Ce que l’on va voir : De la vieille distinction des preuves rhétoriques jusqu'à la question du sujet qui prend la parole et se fabrique dans ce geste.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Trois façons de convaincre, et deux qui échappent au texte
Aristote, dans sa Rhétorique, distingue trois moyens de persuasion. Le premier, le logos, c'est l'argument lui-même : la démonstration, l'enchaînement des raisons, ce qu'on tient pour vrai ou vraisemblable. Le deuxième, l'ethos, c'est le caractère que l'orateur donne à voir de lui-même en parlant — l'impression de probité, de compétence, de bienveillance qui nous le rend crédible. Le troisième, le pathos, c'est la disposition dans laquelle il met son auditoire : la colère, la pitié, la crainte, l'espoir qu'il éveille pour faire pencher le jugement.
Le livre dirigé par Cornilliat et Lockwood part de cette tripartition, mais pour en souligner un déséquilibre rarement relevé. Le logos, on peut l'écrire, le découper, l'examiner sur la page. L'ethos et le pathos, non. Ils n'existent que dans l'acte de parole, dans la relation entre quelqu'un qui dit et quelqu'un qui reçoit. Un argument reste un argument sur une feuille abandonnée ; un ethos sans auditoire pour l'éprouver n'est rien.
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02 Chapitre 2 — Le caractère qu'on se fabrique en parlant
L'ethos pose d'emblée un paradoxe que l'ouvrage creuse chapitre après chapitre. Spontanément, on imagine qu'un orateur convainc parce qu'il est, dans la vie, quelqu'un de confiance : sa réputation le précède, et le discours en profite. Mais Aristote dit tout autre chose. L'ethos qui persuade, c'est celui qui naît du discours lui-même, pas celui qu'on connaîtrait par ailleurs. Le caractère n'est pas apporté à la tribune, il s'y construit, phrase après phrase.
Cela change tout. Cela veut dire que l'orateur se donne un visage moral en parlant — il se montre mesuré en étant mesuré, généreux en se montrant généreux. Le caractère devient un effet de la parole avant d'être une donnée de la personne. D'où le malaise que la tradition n'a cessé de ressentir : si l'ethos se fabrique, qu'est-ce qui empêche de le simuler ? Le fourbe habile peut se composer une probité d'emprunt aussi bien que l'honnête homme la laisse paraître.
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03 Chapitre 3 — Toucher sans manipuler : le problème des passions
Le pathos soulève une méfiance plus vive encore. Émouvoir pour convaincre a toujours eu mauvaise presse : on y voit le degré zéro de l'honnêteté intellectuelle, l'art de contourner la raison en prenant l'auditoire par le cœur. L'orateur qui fait pleurer serait celui qui a renoncé à prouver. Cette suspicion a une longue histoire, et l'ouvrage en retrace les reprises successives, notamment à l'âge classique où la question du « mouvement des passions » devient centrale dans la prédication et au théâtre.
Pourtant, là encore, la rhétorique antique refuse de réduire l'émotion à un expédient. Aristote consacre à l'étude des passions des pages d'une finesse étonnante : il décrit ce qu'est la colère, qui l'éprouve, envers qui, dans quelles conditions elle naît et s'apaise. Son idée est que les passions ne sont pas des brouillards irrationnels mais des états liés à des jugements. On se met en colère parce qu'on juge avoir subi une offense ; on a pitié parce qu'on juge le malheur immérité. Travailler le pathos, c'est donc travailler sur des évaluations, pas seulement sur des nerfs.
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04 Chapitre 4 — Qui parle quand on essaie de persuader
À force de suivre l'ethos et le pathos, l'ouvrage finit par déporter la question. On croyait étudier des techniques ; on se retrouve devant une interrogation sur le sujet parlant. Car ces deux notions ont ceci de commun qu'elles mettent une personne en jeu. Le logos pourrait, à la rigueur, se passer d'orateur : un théorème n'a pas besoin d'une voix. L'ethos et le pathos, eux, exigent quelqu'un qui se présente et quelqu'un qui réagit. Ils sont le lieu, dans la rhétorique, où le discours cesse d'être un objet pour redevenir une adresse.
Or ce sujet qui parle n'est ni une pure technique ni une pure sincérité. C'est ce que montrent les analyses réunies par Cornilliat et Lockwood : l'orateur ne se contente pas d'exprimer un moi déjà constitué, et il ne le fabrique pas non plus de toutes pièces comme un comédien enfilerait un rôle. Il se construit dans l'acte même de s'adresser. Son caractère, ses émotions, sa manière de toucher l'autre naissent dans la relation — pas avant elle. Le sujet rhétorique est un sujet en train de se faire, suspendu au regard de celui qu'il veut convaincre.
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05 Conclusion
En partant de la distinction entre les trois preuves rhétoriques, Cornilliat et Lockwood déplacent peu à peu l'objet de leur enquête. Le logos reste la part qu'on peut poser sur la page ; l'ethos et le pathos, eux, ramènent sans cesse à une scène, à un lien, à deux présences. Ce que le livre dégage, en suivant ces deux notions à travers l'histoire de la rhétorique, c'est qu'elles ne sont pas des ornements de la persuasion mais son cœur relationnel — le point où convaincre cesse d'être une opération sur des idées pour devenir une affaire entre des personnes.
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