Enseigner et séduire
La part de séduction dans l'enseignement
Description
Il y a toujours eu, dans nos écoles, deux profs qu'on se rappelle. Celui dont on ne retient rien, et celui dont on retient tout — sans toujours savoir pourquoi. Ce dernier avait quelque chose dans la voix, dans la manière d'entrer dans une salle, de poser une question qui donnait l'impression qu'on venait de l'inventer soi-même. On appelle ça du charisme, du talent, un don. Clermont Gauthier et Denis Jeffrey, deux universitaires québécois spécialistes de la pédagogie, lui donnent un nom plus gênant : la séduction.
Le mot dérange, et c'est précisément pour ça qu'ils l'ont choisi. Dans leur ouvrage, séduire n'a rien d'un sous-entendu trouble — c'est le mécanisme par lequel un enseignant capte l'attention d'un groupe qui n'a, au départ, aucune envie d'apprendre ce qu'on va lui apprendre. On ne naît pas avec le désir de connaître la règle de trois ou la cause de la Révolution. Ce désir, quelqu'un doit l'allumer. Et l'allumer, c'est une opération qui ressemble étrangement à de la séduction.
Reste que le terrain est miné. Entre l'enseignant qui attire ses élèves vers une matière et celui qui les attire vers lui, la frontière est mince, et l'histoire récente de l'école a de bonnes raisons de s'en méfier. Les deux auteurs ne contournent pas la difficulté : ils la prennent de face, en remontant jusqu'aux Grecs pour voir où le soupçon est né.
La question que l’on se pose : Pourquoi l'enseignement a-t-il besoin d'une part de séduction, et à partir de quand cette séduction cesse-t-elle de servir le savoir pour se servir elle-même ?Ce que l’on va voir : Un vieux procès philosophique, la méthode trouble d'un maître fondateur, et le fil ténu qui sépare attirer vers une idée d'attirer vers soi.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Le vieux soupçon contre le charme du maître
Le malaise ne date pas d'hier. Dès l'Antiquité, la séduction est accusée d'être l'ennemie de la vérité. Platon construit une bonne partie de son œuvre contre les sophistes, ces maîtres itinérants qui se faisaient payer pour apprendre à convaincre. Leur crime, aux yeux de Platon : ils savaient rendre le discours attirant indépendamment de sa justesse. Un sophiste pouvait défendre une thèse et son contraire avec la même force persuasive. Il ne cherchait pas le vrai, il cherchait l'effet. La séduction était donc, dès le départ, du côté du mensonge habile — l'art de plaire plutôt que l'art de démontrer.
De ce procès fondateur, Gauthier et Jeffrey montrent qu'on ne s'est jamais vraiment remis. La culture scolaire occidentale a longtemps construit l'idée qu'un vrai savoir se transmet par sa seule rigueur, et que celui qui cherche à plaire triche avec la matière. L'enseignant sérieux était celui qui restait austère, qui ne faisait aucune concession au plaisir d'apprendre, qui laissait le contenu parler tout seul. Séduire, dans cette logique, c'était déjà un peu trahir — laisser entendre que la vérité aurait besoin d'un emballage pour passer.
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02 Chapitre 2 — Ce que Socrate faisait vraiment à ses élèves
Car le paradoxe est savoureux. Le même Platon qui condamne les sophistes met en scène un maître, Socrate, dont tout l'art est de séduire. Les dialogues le montrent abordant un interlocuteur, feignant l'ignorance, posant des questions qui paraissent anodines, créant chez l'autre l'envie irrésistible de poursuivre. Alcibiade, dans Le Banquet, décrit l'effet que Socrate produit sur lui en termes presque amoureux : sa parole le trouble, le retourne, lui donne le sentiment que sa vie telle qu'il la mène ne vaut rien. Ce n'est pas de la logique froide. C'est un envoûtement.
Gauthier et Jeffrey insistent sur ce point : Socrate ne transmet pas un contenu, il transmet un désir. Il ne remplit pas une tête vide, il allume dans l'autre le manque, l'inconfort fécond de celui qui découvre qu'il ne sait pas ce qu'il croyait savoir. Toute la méthode socratique repose sur cette mise en appétit. L'ironie, les fausses pistes, le jeu de la question qui renvoie à une autre question — ce sont des techniques de captation. Socrate est un séducteur, au sens le plus précis : il rend l'autre amoureux, non de lui, mais de la recherche de la vérité.
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03 Chapitre 3 — Capter l'attention sans jamais la retenir
Dans la pratique, séduire un groupe, c'est d'abord une affaire de corps et de présence. Gauthier et Jeffrey s'attardent sur ce que l'enseignant engage de lui-même avant même d'avoir prononcé un mot : la manière d'occuper l'espace, le regard qui circule, le rythme de la voix, les silences. Un prof qui lit ses notes la tête baissée a déjà perdu. Celui qui tient la classe le fait avec une théâtralité assumée — non pour jouer un rôle, mais parce que transmettre suppose de se rendre présent, de se mettre un peu en jeu devant les autres. Enseigner expose.
Il y a ensuite l'art de la mise en scène du savoir lui-même. Le bon enseignant ne livre pas une matière toute faite ; il la dramatise, crée un suspense, retient l'information juste ce qu'il faut pour que l'élève la désire. Il raconte une découverte comme une enquête, pose un problème avant d'en donner la solution, laisse une question en suspens à la fin d'une heure. Toutes ces techniques, les auteurs le soulignent, sont des opérations de séduction — elles créent le manque qui donne envie de combler.
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04 Chapitre 4 — La frontière entre attirer vers soi et attirer vers le savoir
Ce que la séduction pédagogique met au jour, et que Gauthier et Jeffrey ne masquent pas, c'est qu'elle repose sur une asymétrie. L'enseignant sait, l'élève apprend ; l'enseignant note, l'élève est noté ; l'un a l'autorité, l'autre la subit. Toute relation de ce genre — soignant et patient, thérapeute et analysant, directeur et subordonné — comporte une part d'ascendant affectif, et donc un risque. Celui qui séduit depuis une position de pouvoir peut toujours confondre, sciemment ou non, l'attachement qu'on lui porte avec l'adhésion qu'il devait susciter pour la matière.
C'est pourquoi les auteurs refusent de s'arrêter à l'éloge du maître charismatique. La séduction n'étant pas éliminable, elle appelle non pas une interdiction mais une déontologie — un ensemble de limites que l'enseignant s'impose à lui-même, parce que personne ne peut les lui imposer de l'extérieur à chaque instant. La première limite est celle de la direction : l'attention captée doit toujours repartir vers le savoir, jamais stationner sur la personne. La seconde est celle du respect de l'autre comme sujet libre, qu'on éveille sans le capturer, qu'on influence sans l'instrumentaliser.
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05 Conclusion
Le mot séduire, en pédagogie, ne désigne donc ni un vice ni un talent accessoire. Il nomme l'opération par laquelle quelqu'un donne à un autre l'envie d'apprendre ce que, laissé à lui-même, il n'aurait pas cherché. Socrate l'avait compris avant tout le monde, et Platon, qui condamnait les sophistes, le mettait en scène sans s'en apercevoir. L'enseignant qui captive n'est pas un imposteur masquant la pauvreté de son savoir derrière du charme ; c'est souvent celui qui a le mieux compris que le savoir, pour passer, a besoin d'être désiré.
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