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Du jeûne

Du jeûne

Abu Hamid Ghazali

Le jeûne selon Al-Ghazâlî

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Description

Un homme s'abstient de manger du lever au coucher du soleil. À la tombée de la nuit, il rompt son jeûne, satisfait d'avoir tenu. Il a respecté la règle, il a eu faim, il a souffert un peu — pour lui, la journée est réussie. C'est exactement cette satisfaction que vient troubler Abû Hâmid al-Ghazâlî, théologien et mystique persan du XIe siècle, l'une des grandes figures de la pensée musulmane. Dans les pages qu'il consacre au jeûne, il regarde cet homme repu de sa propre vertu et pose une question dérangeante : as-tu vraiment jeûné, ou as-tu seulement sauté des repas ?

Ghazâlî écrit vers la fin du XIe siècle, après avoir tout quitté — un poste prestigieux à Bagdad, la gloire académique — pour une longue traversée spirituelle. Son grand œuvre, La Revivification des sciences de la religion, veut rendre la vie à des pratiques que l'habitude a vidées. Le jeûne en fait partie. Tout le monde sait ne pas manger pendant le ramadan. Presque personne, selon lui, ne sait ce que jeûner veut dire.

Son geste, c'est de prendre un rite que des millions de gens accomplissent chaque année et de montrer qu'on peut le faire parfaitement sans en recevoir quoi que ce soit. L'abstinence du ventre n'est que la porte d'entrée. Derrière, il y a des degrés, une hiérarchie, une exigence qui déborde largement l'estomac.

La question que l’on se pose : Qu'est-ce qui sépare celui qui s'abstient de manger de celui qui jeûne vraiment, et où se joue la différence ?Ce que l’on va voir : Comment Ghazâlî démonte un rite qu'on croit simple pour en faire une discipline du désir qui se mesure à l'intérieur.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Ne pas manger, c'est le minimum

Ghazâlî commence par ce que tout le monde connaît. Le jeûne, dans sa forme obligatoire, c'est l'abstention de nourriture, de boisson et de rapports charnels, de l'aube au crépuscule, pendant le mois de ramadan. Les règles sont précises, codifiées, enseignées partout. Ce qui rompt le jeûne, ce qui l'annule, ce qui le compense — toute une science juridique s'est construite là-dessus. Ghazâlî ne la conteste pas. Il la connaît mieux que personne, il a été juriste avant d'être mystique. Mais il refuse qu'on s'arrête là.

Car cette abstention-là, dit-il en substance, c'est le partage commun de tous les jeûneurs, du plus tiède au plus fervent. Celui qui ne pense qu'à l'heure de la rupture, qui compte les minutes, qui se jette sur la nourriture dès la nuit tombée, respecte la lettre aussi bien que le saint. Juridiquement, leur jeûne est identique. Devant Dieu, insiste Ghazâlî, il ne l'est pas du tout. Et c'est précisément là que la pensée juridique ne suffit plus — elle valide un acte sans en interroger le contenu.

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02

Chapitre 2 — Trois jeûnes, pas un seul

Ghazâlî classe alors le jeûne en trois degrés, comme on gravit un escalier. Le premier, c'est le jeûne du commun : s'abstenir de manger, de boire, de satisfaire le désir sexuel. C'est le degré obligatoire, celui que la loi exige, celui que tout croyant doit atteindre. Personne n'en est dispensé, mais personne non plus ne devrait s'en satisfaire. C'est le socle, pas le sommet.

Le deuxième degré, c'est le jeûne des élus — les hommes de bien, les pieux. Là, il ne s'agit plus seulement du ventre. Il faut faire jeûner les membres eux-mêmes. L'œil s'abstient de regarder ce qui distrait et ce qui est blâmable. La langue s'abstient du mensonge, de la médisance, de la calomnie, des paroles vaines. L'oreille se détourne de ce qu'il ne faut pas entendre. La main et le pied ne vont pas vers ce qui est interdit. Ghazâlî cite cette idée, courante dans la tradition : combien de jeûneurs n'ont de leur jeûne que la faim et la soif. Médire en ayant le ventre vide, pour lui, c'est annuler une partie de ce qu'on croyait gagner.

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03

Chapitre 3 — Le ventre plein des dévots

Il reste un piège que Ghazâlî traque avec une attention particulière, et qui touche même les plus zélés. C'est le ventre. Non pas pendant la journée, où tout le monde s'abstient, mais la nuit, à la rupture du jeûne. Beaucoup de jeûneurs, dit-il, se privent tout le jour pour se gaver dès le soir venu. Ils économisent leur appétit comme on épargne pour mieux dépenser, et la table du soir devient un festin qu'ils n'auraient pas osé un jour ordinaire.

Pour Ghazâlî, c'est passer à côté de l'essentiel. Le but du jeûne n'est pas de déplacer les repas, c'est de rompre la domination de l'appétit. Celui qui jeûne le jour et se rassasie la nuit a fait, au total, le plein de nourriture — il a seulement changé l'horaire. L'estomac reste le maître. L'âme n'a rien appris, parce qu'elle n'a jamais vraiment eu faim ; elle a juste patienté avant de recevoir son dû.

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04

Chapitre 4 — La faim comme école de l'âme

Ce que dessine Ghazâlî, au fond, déborde la question du ramadan. C'est une certaine idée de ce qu'est un acte religieux. Pour lui, aucun geste ne vaut par sa seule exécution. Le même mouvement — s'abstenir de manger — peut être une pure formalité ou une transformation de l'être, selon ce qui l'habite. La valeur de l'acte ne se lit pas dans l'acte, elle se lit dans l'intention et dans l'état du cœur. Deux hommes font exactement la même chose et ne font pas du tout la même chose.

Cette façon de penser traverse toute son œuvre. Ghazâlî a passé sa vie à réveiller des pratiques que la routine avait pétrifiées, à montrer que la prière, l'aumône, le pèlerinage pouvaient se faire parfaitement et ne rien produire si le cœur n'y était pas. Le jeûne est son exemple le plus net, parce que c'est là que l'écart entre le geste et son sens est le plus facile à mesurer : on peut avoir faim et ne rien comprendre, ou avoir faim et se refaire entièrement.

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05

Conclusion

On était parti d'un homme content d'avoir tenu sa journée. Ghazâlî lui répond que la faim et la soif, seules, ne prouvent rien. Entre celui qui s'abstient de manger et celui qui jeûne vraiment, la distance est entière, et elle se joue là où personne ne peut vérifier : dans les yeux qu'on détourne, la langue qu'on retient, le cœur qu'on vide de tout ce qui n'est pas l'essentiel. Le premier degré remplit l'obligation ; les deux autres mènent ailleurs. Et le piège du ventre repu le soir rappelle qu'on peut gravir les degrés tout en manquant ce pour quoi ils existent.

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