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Du contrat social

Du contrat social

Jean-Jacques Rousseau

Le pacte qui fonde la souveraineté

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Description

En 1762, un Genevois sans chaire ni fortune publie un livre de droit politique qui s'ouvre sur une phrase qu'on cite encore sans toujours l'avoir lue : « L'homme est né libre, et partout il est dans les fers. » Jean-Jacques Rousseau n'a pas inventé l'idée de contrat — Hobbes, Locke s'y étaient collés avant lui. Mais il la retourne. Là où ses prédécesseurs cherchaient à justifier l'obéissance, lui cherche à la rendre légitime sans qu'on y perde la liberté. Le même mois, son Émile le fait condamner et fuir. Le petit traité, interdit à Paris comme à Genève, va pourtant nourrir une révolution trente ans plus tard.

Le problème que Rousseau se pose est précis, presque mathématique. Comment des hommes qui renoncent chacun à leur indépendance peuvent-ils rester aussi libres qu'avant ? Comment l'obéissance aux lois peut-elle être autre chose qu'une soumission déguisée ? Il refuse la réponse facile — le plus fort commande, le plus faible encaisse — parce que la force ne fait pas le droit. Un brigand qui me dépouille sous la menace a du pouvoir, pas de la légitimité. Il faut donc trouver autre chose, un acte par lequel on s'oblige sans se vendre.

Ce quelque chose, Rousseau l'appelle le pacte social, et il en fait dépendre une notion qui va devenir explosive : la souveraineté du peuple. Pas d'un roi, pas d'une assemblée de notables — du corps entier des citoyens, indivisible, qu'on ne peut ni déléguer ni représenter sans le trahir.

La question que l’on se pose : Comment peut-on s'associer à d'autres, obéir à des lois, et pourtant rester aussi libre qu'avant d'entrer dans la société ?Ce que l’on va voir : La mécanique d'un pacte qui transforme une foule d'individus en un peuple souverain — et ce que ce peuple ne parvient toujours pas à régler.

Sommaire

01

Chapitre 1 — La chaîne qu'on croyait naturelle

Avant de proposer son contrat, Rousseau démolit méthodiquement toutes les justifications de l'autorité qu'on tenait pour acquises de son temps. La première, la plus vieille, c'est la famille. On aime dire que le pouvoir politique prolonge l'autorité du père. Rousseau concède le point de départ — l'enfant obéit au père parce qu'il en a besoin pour survivre — mais note qu'une fois le besoin passé, le lien se défait. L'adulte ne doit plus rien à personne par nature. S'il s'attache encore à sa famille, c'est désormais par convention, par choix. La société politique ne peut donc pas s'appuyer sur un instinct : elle est, elle aussi, affaire de convention.

La deuxième justification est plus brutale : le droit du plus fort. Rousseau en fait un sort rapide et célèbre. La force est une puissance physique, pas une qualité morale. Céder à la force est un acte de nécessité, pas de devoir. Si un plus fort me contraint, je lui obéis par prudence, tant qu'il est là ; dès qu'un plus fort que lui apparaît, mon obéissance change de maître sans que ma conscience ait rien à dire. « Le plus fort n'est jamais assez fort pour être toujours le maître, s'il ne transforme sa force en droit, et l'obéissance en devoir. » Toute la question tient dans cette transformation.

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02

Chapitre 2 — Le pacte qui résout l'énigme

Rousseau imagine un moment où les hommes, dans leur condition primitive, atteignent un point où les obstacles à leur conservation l'emportent sur les forces de chaque individu isolé. Ils doivent s'unir ou périr. Mais s'unir sans renoncer à cette liberté qui les constitue : voilà l'énigme. La formule qu'il en tire est d'une précision glaçante. Il s'agit de « trouver une forme d'association qui défende et protège de toute la force commune la personne et les biens de chaque associé, et par laquelle chacun, s'unissant à tous, n'obéisse pourtant qu'à lui-même et reste aussi libre qu'auparavant ».

La solution tient dans une clause unique, qu'on pourrait croire paradoxale : l'aliénation totale de chaque associé, avec tous ses droits, à toute la communauté. Chacun se donne entièrement — mais à condition que tous se donnent de même, personne n'a intérêt à rendre la condition onéreuse pour les autres. En se donnant à tous, on ne se donne à personne en particulier. Et comme il n'y a aucun associé sur qui on n'acquière le même droit qu'on lui cède sur soi, on gagne l'équivalent de ce qu'on perd, plus la force de conserver ce qu'on a.

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03

Chapitre 3 — La volonté générale n'est pas l'addition des envies

Tout le système repose sur une notion que Rousseau manie avec un soin presque obsessionnel : la volonté générale. C'est elle qui est souveraine, elle seule qui peut faire loi, et la confondre avec autre chose fait s'écrouler l'édifice. Le malentendu le plus courant consiste à l'assimiler au vote majoritaire ou à la somme des désirs particuliers. Rousseau prévient : la volonté générale n'est pas la volonté de tous. La volonté de tous additionne des intérêts privés ; la volonté générale vise ce qui est commun à tous, l'intérêt du corps entier en tant que corps.

La distinction est subtile mais décisive. Chaque citoyen a une volonté particulière, qui peut diverger de la volonté générale qu'il porte en tant que membre du souverain. Un homme peut vouloir, comme individu, être exempté des charges auxquelles il souscrit comme citoyen. C'est pour contenir cette dérive que Rousseau écrit la phrase la plus mal comprise du livre : qui refuse d'obéir à la volonté générale « sera contraint par tout le corps », ce qui signifie « qu'on le forcera à être libre ». Non pas une tyrannie masquée, mais l'idée que la loi, en empêchant l'individu de se soustraire à son propre engagement, le maintient dans la liberté qu'il s'est donnée.

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04

Chapitre 4 — Du souverain au législateur, et retour aux inégalités

Rousseau est trop lucide pour croire que le peuple souverain saura toujours ce qui lui convient. Un peuple veut le bien, mais il ne le voit pas toujours ; la volonté générale est droite, mais le jugement qui la guide manque souvent de lumières. De là surgit, dans le livre, une figure étrange et presque prophétique : le législateur. Non pas un gouvernant, mais un homme extraordinaire chargé de rédiger les premières lois d'un peuple, de lui donner des mœurs et des institutions, sans exercer lui-même aucune autorité. Il propose, il ne commande pas — c'est au peuple d'adopter. Rousseau sait ce que la chose a d'improbable, et il l'avoue.

Il distingue alors nettement le souverain, qui fait les lois, et le gouvernement, simple ministre chargé de les exécuter. Le gouvernement n'est pas le maître : il est un corps intermédiaire, révocable, institué par le souverain et subordonné à lui. Démocratie, aristocratie, monarchie ne sont pour Rousseau que des formes de gouvernement, pas de souveraineté — la souveraineté, elle, reste toujours au peuple, quelle que soit la main qui administre. Et le gouvernement, par sa nature même, tend sans cesse à usurper, à se substituer au souverain : c'est la maladie à laquelle tout corps politique finit par succomber.

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05

Conclusion

Le livre avait commencé par un constat sombre — l'homme né libre et partout enchaîné — et il s'était donné pour tâche de rendre ces chaînes légitimes sans les alourdir. Rousseau y parvient par un seul acte : le pacte où chacun, se donnant à tous, n'obéit qu'à lui-même. De cet acte naît un peuple souverain, indivisible, qui fait sa loi et ne la cède à personne. La liberté n'est pas perdue dans l'association, elle y change de nature — elle devient obéissance à la règle qu'on a soi-même voulue.

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