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De la marge au centre

De la marge au centre

Bell Hooks

Le féminisme vu depuis ses marges

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Description

En 1981, une jeune enseignante noire du Kentucky publie un livre au titre étrange, « Ain't I a Woman », emprunté à un discours que l'ancienne esclave Sojourner Truth aurait prononcé en 1851. Elle signe bell hooks, en minuscules, nom de plume hérité de son arrière-grand-mère. Trois ans plus tard arrive « Feminist Theory: From Margin to Center », traduit en français par « De la marge au centre ». Le livre part d'un constat très concret : le grand best-seller féministe de l'époque, « La Femme mystifiée » de Betty Friedan, parlait de femmes qui s'ennuyaient dans leurs pavillons de banlieue et rêvaient d'une carrière. Des femmes blanches, diplômées, mariées. Pas des femmes comme celles que hooks avait vues grandir autour d'elle.

Car dans le quartier ouvrier noir où elle a grandi, les femmes n'attendaient pas qu'on les « libère » par le travail : elles travaillaient depuis toujours, souvent chez les femmes blanches, justement, qui écrivaient ces livres. hooks ne lit pas Friedan comme une alliée. Elle la lit comme quelqu'un qui a confondu l'expérience d'un petit groupe privilégié avec l'expérience des femmes en général. Et qui, ce faisant, a placé au centre du mouvement celles qui souffraient le moins, en reléguant les autres à la marge — dans les notes de bas de page, dans les chapitres « et aussi ».

Le pari du livre tient dans son titre. hooks refuse de choisir entre dénoncer le féminisme et le quitter. Elle propose un troisième geste : prendre la marge — là où se tiennent les femmes pauvres, racisées, sans voix dans le mouvement — et en faire le point de départ. Non par charité, mais parce que c'est de là qu'on voit le mieux comment fonctionne vraiment la domination.

La question que l’on se pose : Que devient le féminisme quand on le regarde non plus depuis le centre confortable, mais depuis celles qu'il avait laissées sur ses bords ?Ce que l’on va voir : Comment une penseuse a retourné le mouvement comme un gant pour en refaire une affaire de tout le monde.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Une phrase qui ne la décrivait pas

Tout part d'une définition que hooks trouve bancale. Le féminisme de son époque se résume souvent à une idée simple : les femmes veulent l'égalité avec les hommes. Formule qui paraît imparable, jusqu'à ce qu'on demande : l'égalité avec quels hommes ? Les hommes noirs du quartier de hooks ne vivent pas dans le pouvoir et le confort. Ils sont pauvres, exploités, méprisés. Une femme noire qui réclamerait « l'égalité avec les hommes » réclamerait quoi, au juste — le droit d'être exploitée de la même manière ?

La formule, dit hooks, suppose en creux un modèle précis : l'homme blanc de classe moyenne, avec son salaire, sa maison et son autorité. Vouloir « être son égale », c'est accepter que sa position à lui soit la norme, le sommet à atteindre. C'est un féminisme qui ne remet pas en cause le système ; il demande seulement d'y entrer à parts égales. Pour celles qui sont écrasées par ce système de plusieurs côtés à la fois — par le sexe, par la classe, par la race — ce n'est pas une libération, c'est un changement de guichet.

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02

Chapitre 2 — Une sororité sans les femmes de ménage

Le mot d'ordre des années 1970, c'était la sisterhood, la sororité : toutes les femmes unies par une oppression partagée. L'idée était belle et mobilisatrice. hooks la trouve surtout fausse. Toutes les femmes ne vivent pas la même chose, loin de là. Entre la patronne et sa domestique, il y a bien deux femmes — mais l'une paie l'autre une misère pour élever ses enfants et nettoyer sa maison. Les appeler « sœurs » au nom d'une féminité commune, c'est effacer d'un mot le rapport de pouvoir réel qui les sépare.

hooks montre que cette sororité idéalisée reposait sur un non-dit : pour que les militantes blanches de classe moyenne puissent aller en réunion, écrire, faire campagne, il fallait souvent que d'autres femmes — plus pauvres, racisées — s'occupent du ménage et des gosses. La liberté des unes s'achetait avec le travail invisible des autres. Prétendre que toutes partageaient la même condition, c'était non seulement inexact, c'était une façon commode de ne pas voir qui payait l'addition.

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03

Chapitre 3 — Le féminisme n'est pas un lifestyle

hooks s'attaque ensuite à une dérive qu'elle voit monter : la transformation du féminisme en identité personnelle. « Je suis féministe » devient une façon de se définir, comme on dirait son signe astrologique ou son régime alimentaire. On l'est, de la même manière qu'on est végétarien ou amateur de jazz. hooks trouve ce glissement dangereux. Il transforme un mouvement politique collectif en marqueur de style de vie individuel — quelque chose qu'on porte, pas quelque chose qu'on fait.

Le problème de l'identité, c'est qu'elle isole. Si être féministe est un trait personnel, alors chacune défend son petit territoire, sa façon à elle d'être une bonne féministe, et le mouvement se fragmente en chapelles qui se disputent la pureté. Pire : l'identité permet de se sentir du bon côté sans rien changer au monde. On peut se dire féministe, cocher la case, et continuer à exploiter sa femme de ménage. hooks veut au contraire ancrer le féminisme dans l'action partagée : non pas ce que je suis, mais ce que nous faisons ensemble contre le sexisme.

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04

Chapitre 4 — Faire bloc sans se ressembler

Reste la grande question que le livre travaille de bout en bout : comment des gens très différents peuvent-ils lutter ensemble sans se mentir sur ce qui les sépare ? hooks propose de remplacer la sororité, fondée sur un vécu supposé commun, par la solidarité, fondée sur un engagement choisi. La différence est décisive. La première suppose qu'on se ressemble ; la seconde admet qu'on ne se ressemble pas, et décide de faire cause commune quand même. La solidarité ne découle pas d'une identité partagée — elle se construit, patiemment, entre des personnes dont les intérêts ne coïncident pas spontanément.

Ce que hooks demande, en vrai, c'est une discipline. La femme privilégiée qui veut la solidarité doit accepter de regarder son propre privilège, de céder du terrain, de se taire parfois pour laisser parler celles qui savent des choses qu'elle ignore. La solidarité, dans cette version, n'est pas un bon sentiment : c'est un travail qui coûte, où l'on renonce à une part de confort pour que l'alliance tienne. C'est pourquoi elle est plus solide que la sororité : elle ne s'effondre pas au premier désaccord, parce qu'elle n'a jamais prétendu qu'il n'y en aurait pas.

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05

Conclusion

On part d'un livre de femme ménagère mécontente de sa banlieue, et on arrive à une refonte complète de ce que « lutter ensemble » veut dire. hooks n'a pas seulement reproché au féminisme d'oublier les femmes noires et pauvres. Elle a montré que cet oubli n'était pas un détail à corriger mais une erreur de conception : un mouvement qui parle depuis le centre et pour le centre finit par défendre le centre, même en croyant émanciper tout le monde. En déplaçant le regard vers la marge, elle n'a pas ajouté des femmes à la liste ; elle a changé la question de départ.

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