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Black Flags

Black Flags

Joby Warrick

Comment l'État islamique est né

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Description

Le 7 mai 2004, une vidéo circule sur des forums djihadistes. On y voit un otage américain, Nick Berg, en combinaison orange, et un homme masqué qui lit un communiqué avant de l'égorger au couteau. La voix, les enquêteurs finiront par l'identifier : Abou Moussab al-Zarqaoui, un Jordanien que presque personne, en Occident, ne connaissait deux ans plus tôt. C'est cet homme, mort en 2006, qui a fondé l'organisation dont sortira, huit ans après sa mort, l'État islamique et son califat aux drapeaux noirs.

Dans Black Flags, le journaliste américain Joby Warrick, lauréat du Pulitzer en 2016 pour ce livre, remonte le fil. Il ne raconte pas d'abord des idées ni des textes sacrés. Il raconte des hommes, des prisons, des services de renseignement qui se ratent, et une suite de décisions prises à Washington qui, l'une après l'autre, ont fait le lit d'un mouvement que personne n'avait vraiment vu venir. C'est une généalogie, pas un manifeste.

L'histoire de Daech n'est pas celle d'une idéologie tombée du ciel ni d'un fanatisme éternel. C'est celle d'une organisation née dans un contexte précis, à un moment précis, portée par un homme précis — et rendue possible par des choix qui, sur le moment, semblaient raisonnables à ceux qui les prenaient.

La question que l’on se pose : Comment un petit délinquant jordanien a-t-il pu poser les fondations d'un mouvement qui contrôlerait un jour un territoire grand comme le Royaume-Uni ?Ce que l’on va voir : La trajectoire d'un homme, les erreurs de renseignement qui l'ont laissé grandir, et la chaîne de décisions occidentales qui ont transformé une petite cellule en machine de guerre.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Un petit voyou jordanien devenu émir

Ahmad Fadil al-Khalayleh naît en 1966 à Zarqa, une ville industrielle grise au nord d'Amman. Rien, dans sa jeunesse, ne laisse deviner l'émir. C'est un cancre, un bagarreur, un petit délinquant couvert de tatouages, connu de la police locale pour des histoires de vol et d'alcool. Sa mère, inquiète, finit par l'inscrire dans une mosquée pour le remettre dans le droit chemin. Le remède fera plus que le mal.

À la fin des années 1980, il part en Afghanistan, comme des milliers de jeunes Arabes, pour combattre les Soviétiques. Il arrive trop tard pour la guerre, mais il y trouve autre chose : un milieu, des mentors, une cause. Il prend le nom de guerre qui le suivra, tiré de sa ville natale — al-Zarqaoui. Warrick décrit un homme fruste, peu instruit, incapable de tenir un débat théologique, mais doté d'un charisme brut et d'une capacité rare à commander des hommes et à ne reculer devant aucune violence.

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02

Chapitre 2 — La prison, l'uni­ver­si­té du djihad

Le vrai basculement se joue derrière des barreaux jordaniens, dans les années 1990, à la prison de Sawaqa puis surtout à Al-Jafr. Warrick s'attarde longuement sur ces années, parce que c'est là que le petit voyou devient chef. En prison, Zarqaoui rencontre Abou Mohammed al-Maqdissi, un idéologue autrement plus savant que lui, théoricien du djihad qui deviendra son maître à penser — avant de rompre, des années plus tard, en jugeant son ancien élève trop sanguinaire.

La prison fonctionne comme un accélérateur. Coupés du monde, entassés, les détenus islamistes forment une contre-société avec ses règles, sa hiérarchie, sa discipline. Zarqaoui, physiquement imposant et sans peur, s'impose comme émir du groupe. Il organise la vie du bloc, protège les siens, punit les tièdes. Les gardiens eux-mêmes finissent par négocier avec lui plutôt qu'avec l'administration. Il apprend là ce qu'aucune école ne lui aurait enseigné : commander, souder un groupe par la peur et la loyauté, transformer l'humiliation carcérale en ferveur.

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03

Chapitre 3 — 2003 : l'invasion qui a ouvert la porte

En février 2003, le secrétaire d'État américain Colin Powell fait un discours décisif à l'ONU pour justifier l'invasion de l'Irak. Il y cite nommément Zarqaoui, présenté comme le lien vivant entre Saddam Hussein et al-Qaïda. Le problème, montre Warrick, c'est que ce lien est largement fabriqué : Zarqaoui n'a alors quasiment aucune assise en Irak, et aucune coordination réelle avec le régime baasiste laïc de Bagdad. En le désignant devant le monde entier, Washington offre au petit émir une notoriété planétaire qu'il n'aurait jamais pu se payer.

L'invasion, lancée en mars 2003, fait le reste. La chute rapide de Saddam laisse un pays sans État, avec des frontières poreuses, des dépôts d'armes ouverts à tous les vents, et une population sunnite soudain déclassée. La décision américaine de dissoudre l'armée irakienne et d'exclure les anciens membres du parti Baas jette dans la rue des centaines de milliers d'hommes armés, humiliés, sans salaire — le vivier idéal. Zarqaoui, lui, franchit la frontière et se retrouve exactement dans le chaos qu'il attendait.

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04

Chapitre 4 — Une or­ga­ni­sa­tion qui survit à la mort de ses chefs

Zarqaoui meurt le 7 juin 2006, tué par une frappe aérienne américaine sur une maison au nord de Bagdad, après une traque acharnée. Sa disparition aurait pu clore l'histoire. Ce qu'établit Warrick, et c'est là que son récit prend toute sa portée, c'est que la mort de l'homme ne tue pas la chose. L'organisation qu'il a fondée a une structure, une doctrine, une capacité de recrutement qui lui survivent. Elle change de nom, devient l'État islamique en Irak, encaisse des coups très durs à la fin des années 2000 — presque anéantie par le sursaut militaire américain et le retournement des tribus sunnites — puis renaît.

Sa renaissance tient à deux facteurs que le livre relie explicitement à des décisions politiques. D'abord le retrait américain d'Irak achevé fin 2011, qui laisse un gouvernement de Bagdad dominé par les chiites marginaliser à nouveau la minorité sunnite, rouvrant la plaie même que Zarqaoui avait exploitée. Ensuite l'effondrement de la Syrie voisine à partir de 2011, où la répression féroce du régime de Bachar el-Assad transforme une révolte en guerre totale — un nouveau chaos, plus vaste encore que l'irakien, dans lequel l'organisation se déverse et prospère.

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05

Conclusion

Black Flags raconte une trajectoire improbable : un petit délinquant de Zarqa, sans culture ni éloquence, devenu par la prison, la guerre et le chaos irakien le père d'un mouvement qui contrôlera un jour des millions de personnes. Warrick ne fait pas de Zarqaoui un génie du mal. Il en fait un homme qui a su lire les failles — celles des régimes arabes, celles des communautés fracturées, et celles des puissances occidentales qui croyaient l'écraser en le frappant fort.

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