Ainsi parlait Zarathoustra
Zarathoustra annonce le surhumain
Description
Un homme de trente ans monte dans la montagne, y reste dix ans avec un aigle et un serpent pour seule compagnie, puis, un matin, décide que sa solitude lui pèse. Il veut partager ce qu'il a amassé, comme une abeille qui a trop de miel. Alors il redescend. C'est par cette scène que Friedrich Nietzsche ouvre, en 1883, l'ouvrage qu'il tiendra pour son sommet : Ainsi parlait Zarathoustra. Le personnage porte le nom du prophète perse Zoroastre, mais ce Zarathoustra-là ne vient annoncer aucun dieu. Il vient annoncer une disparition et une naissance.
Le livre déroute dès la première page. Ce n'est pas un traité, pas une suite d'arguments numérotés, pas une démonstration. C'est un récit, presque un évangile à l'envers, écrit dans une langue qui imite les textes sacrés pour mieux les retourner. Zarathoustra parle en paraboles, chante, se met en colère, se tait pendant des pages, parle à des animaux et à des cadavres. Nietzsche a écrit les trois premières parties en une dizaine de jours chacune, dans des états d'exaltation qu'il décrira comme des révélations.
Au centre, une phrase que tout le monde a entendue sans toujours savoir d'où elle vient : « Dieu est mort. » Et ce qu'elle laisse à sa place, un être que Zarathoustra appelle le surhumain, souvent mal traduit en « surhomme ». Reste à comprendre ce que ce prophète sans dieu descend vraiment proposer aux hommes de la plaine.
La question que l’on se pose : Qu'est-ce que Zarathoustra vient annoncer aux hommes quand il redescend parmi eux, et pourquoi presque personne ne veut l'entendre ?Ce que l’on va voir : La descente d'un solitaire, la figure du surhumain qu'il pose au bord du vide, et la pensée vertigineuse qui finit par le rattraper sur son chemin.
Sommaire
01 Chapitre 1 — Un ermite redescend de sa montagne
Zarathoustra arrive dans la première ville au pied de la montagne alors qu'une foule s'est rassemblée sur la place pour voir un funambule. Il en profite pour parler. Son message : « Je vous enseigne le surhumain. L'homme est quelque chose qui doit être surmonté. » Il s'adresse à la foule comme à des gens debout sur un seuil, entre l'animal qu'ils ont été et ce qu'ils pourraient devenir. L'homme, dit-il, est une corde tendue entre la bête et le surhumain, une corde au-dessus d'un abîme.
La foule rit. Elle croit qu'il fait le bonimenteur avant le spectacle. Zarathoustra comprend qu'il parle à des sourds, et il lâche alors sa charge la plus dure : la figure du « dernier homme ». Le dernier homme, c'est l'être qui a renoncé à se dépasser, qui veut juste son petit plaisir du jour et son petit plaisir de la nuit, qui a inventé le bonheur et cligne de l'œil. Il ne risque rien, ne désire rien de grand, ne méprise plus rien, pas même lui-même. « Nous avons inventé le bonheur », disent les derniers hommes, et ils clignent de l'œil. Nietzsche en fait l'exact contraire de ce que Zarathoustra appelle de ses vœux.
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02 Chapitre 2 — Le surhumain, un pont au-dessus du vide
Avant de dire ce qu'est le surhumain, Zarathoustra dit ce qui s'est effondré. « Dieu est mort », la formule traverse l'œuvre de Nietzsche et revient ici comme un constat, pas comme une provocation. Elle ne signifie pas qu'une divinité aurait cessé d'exister ; elle signifie que la croyance qui donnait un sens, un ordre et une direction à l'existence humaine a perdu sa force. Les valeurs qui tenaient debout grâce à cet arrière-monde — le bien, le mal, le sens de la souffrance, la promesse d'un au-delà — restent suspendues dans le vide, sans le pilier qui les portait.
Le danger, pour Zarathoustra, n'est pas l'athéisme tranquille. C'est le nihilisme : le moment où, plus rien ne valant, on cesse de vouloir quoi que ce soit. Le dernier homme du chapitre précédent, c'est précisément ce nihilisme devenu confortable, le renoncement déguisé en sagesse. Le surhumain est la réponse de Nietzsche à ce vide. Il n'est pas un être supérieur venu d'ailleurs, ni une race, ni un héros de force brute — ces lectures, surtout celles qui viendront après, trahissent le texte. Il est celui qui, après la mort de Dieu, crée lui-même ses valeurs au lieu d'en hériter.
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03 Chapitre 3 — Les trois métamorphoses et la volonté de puissance
Comment devient-on ce créateur de valeurs ? Zarathoustra répond par une parabole placée dès le premier discours : les trois métamorphoses de l'esprit. L'esprit devient d'abord chameau. Le chameau est la bête qui s'agenouille pour qu'on la charge, qui veut porter le poids, qui dit « tu dois ». Il prend sur lui les devoirs, les traditions, le respect de ce qui est vénérable. C'est l'étape de l'obéissance, celle qui porte le fardeau de tout ce qu'on a reçu sans le choisir.
Puis, dans le désert le plus solitaire, le chameau se change en lion. Le lion veut conquérir sa liberté. Il affronte le grand dragon aux écailles d'or, sur chacune desquelles brille un « tu dois ». Le lion, lui, oppose un « je veux ». Il ne peut pas encore créer de valeurs nouvelles — c'est au-dessus de ses forces — mais il peut dire non, détruire le respect, faire place nette. Le lion est la négation nécessaire, la révolte contre les tables anciennes. Sans lui, pas de liberté possible ; mais le lion seul ne bâtit rien.
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04 Chapitre 4 — Vouloir que tout revienne à l'infini
Zarathoustra porte en lui une pensée qu'il redoute au point de ne pas oser la formuler, et qui le rattrape au milieu du livre : l'éternel retour. L'idée tient en une phrase vertigineuse. Imaginons qu'un démon se glisse un soir dans notre solitude et murmure : cette vie, telle que tu la vis et l'as vécue, il te faudra la revivre encore, un nombre infini de fois — la même douleur, la même joie, la même araignée au même clair de lune, chaque pensée et chaque soupir dans le même ordre, éternellement. Pas une vie meilleure la prochaine fois. La même, à l'identique, sans fin.
Ce qui fascine chez Nietzsche, c'est qu'il ne présente pas d'abord cette idée comme une vérité sur l'univers, mais comme une épreuve. La question n'est pas « est-ce vrai ? », elle est « comment réagirais-je ? ». Me jetterais-je à terre, écrasé par ce poids ? Ou aurais-je vécu assez intensément pour répondre au démon : « Tu es un dieu, jamais je n'entendis rien de plus divin » ? L'éternel retour devient alors une balance posée sur chaque instant. Vivre de telle sorte qu'on puisse vouloir le retour infini de ce qu'on vit : c'est la formule de l'affirmation la plus haute, ce que Nietzsche appelle ailleurs l'amour du destin.
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05 Conclusion
Zarathoustra était descendu avec trop de miel, persuadé qu'on l'attendait. Il remonte transformé, ayant compris que son enseignement ne se crie pas sur une place de marché. Le livre ne s'achève pas sur un triomphe mais sur un départ : au terme de la quatrième partie, après avoir recueilli chez lui des « hommes supérieurs » qui ne sont pas encore à la hauteur, Zarathoustra les quitte au matin, « ardent et fort, comme un soleil du matin qui monte des sombres montagnes ». Son œuvre n'est pas finie, elle commence. Le prophète du surhumain reste, jusqu'au bout, en chemin.
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