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À l'assaut du réel

À l'assaut du réel

Gérald Bronner

L'ère de la post-réalité

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Description

Il suffit d'ouvrir un fil de commentaires sous n'importe quelle vidéo un peu sensible — vaccins, climat, attentat, élection — pour tomber sur deux camps qui ne se parlent plus, qui ne partagent même plus les mêmes faits de départ. Chacun arrive avec ses chiffres, ses captures d'écran, ses experts à lui. Et plus le sujet est important, plus l'écart se creuse. On a longtemps cru qu'avec assez d'information, les désaccords finiraient par se résorber : qu'on convergerait vers le vrai. C'est l'inverse qui se produit. L'abondance d'information, loin de rapprocher les esprits, semble les éloigner.

Gérald Bronner, sociologue français qui travaille depuis des années sur les croyances collectives et la radicalité, a consacré un livre à ce retournement. Son constat est net : on est entrés dans un régime où le réel lui-même devient discutable, où le simple fait d'affirmer qu'un événement a eu lieu peut déclencher une bataille. Pas une bataille d'interprétations — une bataille sur la réalité des faits. C'est ce qu'il appelle, sans dramatiser, l'ère de la post-réalité.

Le pari du livre, c'est de ne pas s'arrêter au constat moralisateur du « les gens croient n'importe quoi ». Bronner cherche les mécanismes : pourquoi maintenant, pourquoi ces outils, pourquoi ces cerveaux. Comment un système conçu pour nous donner accès à tout le savoir du monde a fini par fragiliser la chose la plus élémentaire — l'accord sur ce qui existe.

La question que l’on se pose : Comment une société surinformée en vient-elle à ne plus s'accorder sur les faits les plus simples, et qu'est-ce que ça met en péril ?Ce que l’on va voir : On remonte des opinions qui divergent jusqu'au mécanisme profond qui ronge, en silence, ce qui tient encore une société debout.

Sommaire

01

Chapitre 1 — Le match permanent des opinions

Bronner part d'une observation que chacun peut vérifier autour de lui : les positions se durcissent. Sur les sujets qui comptent, on ne trouve presque plus personne « au milieu », hésitant, ouvert. Les gens se rangent, et une fois rangés, ils campent. Ce phénomène porte un nom, la polarisation, et les chercheurs l'ont mesuré de longue date. Ce qui est nouveau, ce n'est pas qu'il existe — c'est sa vitesse et son ampleur.

Le paradoxe qui intéresse Bronner, c'est que cette polarisation s'accélère au moment précis où l'information n'a jamais été aussi accessible. On aurait parié l'inverse. Avec tous les faits à portée de clic, on imaginait des citoyens mieux renseignés, donc plus modérés, capables de se corriger. Sauf que l'esprit humain ne traite pas l'information comme une machine neutre. Il va chercher, dans l'océan disponible, ce qui conforte ce qu'il croit déjà. Les psychologues appellent ça le biais de confirmation, et c'est un des plus robustes qu'on connaisse.

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02

Chapitre 2 — Le marché dérégulé de l'in­for­ma­tion

Pour comprendre ce basculement, Bronner propose une image qu'il manie en sociologue : celle d'un marché. Pendant des siècles, l'offre d'information était rare et chère à produire. Imprimer, diffuser, émettre, ça coûtait, et ça supposait des gardiens — rédacteurs, éditeurs, institutions — qui faisaient un tri avant que l'information n'atteigne le public. Ce tri était imparfait, parfois biaisé, mais il existait. Internet a fait exploser ce système en rendant la publication quasi gratuite et instantanée pour n'importe qui.

Le résultat, c'est une dérégulation totale. L'offre d'information a été multipliée par des ordres de grandeur, mais la demande d'attention humaine, elle, est restée la même : vingt-quatre heures par jour, un cerveau qui fatigue. Du coup, une concurrence féroce s'installe pour capter ce temps rare. Et dans cette compétition, ce qui gagne n'est pas forcément ce qui est vrai — c'est ce qui accroche. L'émotion, l'indignation, la peur, la promesse d'une vérité cachée performent mieux qu'une analyse nuancée.

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03

Chapitre 3 — Quand le doute devient une arme

On croit souvent que le danger moderne, c'est la crédulité — des gens qui gobent tout. Bronner renverse l'idée : le vrai problème contemporain, c'est l'excès de doute. Pas trop de naïveté, trop de défiance. Le scepticisme, qui était l'outil des Lumières, l'arme contre les dogmes, s'est retourné. Aujourd'hui on l'utilise non pour trier le vrai du faux, mais pour tout mettre sur le même plan, pour suspendre indéfiniment le jugement, pour ne plus rien tenir pour établi.

Ce doute généralisé a une fonction précise, et parfois des stratèges qui l'exploitent. Bronner rappelle une leçon ancienne de l'industrie du tabac : pour retarder la reconnaissance d'un fait gênant, nul besoin de prouver le contraire. Il suffit de fabriquer du doute, de laisser entendre que « la science n'est pas tranchée », qu'« il y a débat ». Tant que le doute plane, l'action se paralyse. Le soupçon devient une tactique : on n'a plus besoin d'avoir raison, il suffit d'empêcher l'autre d'avoir définitivement raison.

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04

Chapitre 4 — Le socle commun qui se fissure

En prenant de la hauteur, ce que décrit Bronner dépasse la question de telle fausse croyance ou de tel complotiste. L'enjeu n'est pas qu'une partie des gens se trompe — ça a toujours existé. L'enjeu, c'est la disparition d'une chose qu'on ne remarque que lorsqu'elle manque : un monde commun. Un espace où des personnes qui ne sont d'accord sur rien peuvent au moins se disputer les mêmes faits, partir d'une base partagée de réel.

Une démocratie, rappelle Bronner, ne suppose pas que tout le monde pense pareil. Elle suppose l'inverse : le désaccord est son carburant. Mais pour que le désaccord soit fécond, il faut un sol sous les pieds, un ensemble minimal de faits reconnus par tous les camps. On peut débattre des remèdes à la pauvreté à condition de s'accorder sur le nombre de pauvres. On peut discuter d'une politique climatique à condition d'admettre que le climat change. Quand ce sol se dérobe, le débat ne devient pas plus vif — il devient impossible. Il n'y a plus de tribunal, plus de mètre étalon, plus rien qui puisse départager.

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05

Conclusion

Au départ, il y avait ce constat banal : deux camps qui ne se parlent plus sous une vidéo. Bronner en a tiré le fil jusqu'au bout, et il remonte à une bascule plus large. L'accès universel au savoir, qu'on attendait comme une émancipation, s'est doublé d'un marché cognitif dérégulé où ce qui séduit l'emporte sur ce qui est exact, et où un scepticisme retourné contre lui-même ronge, une à une, toutes les sources capables de dire « c'est vrai ». La post-réalité n'est pas l'avènement du mensonge. C'est l'effacement progressif de l'arbitre.

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